Les écluses de Fonseranes (Hérault)

« Les mariniers
Me voient vieillir
Je vois vieillir
Les mariniers
On joue au jeu
Des imbéciles
Où l’immobile
Est le plus vieux
Dans mon métier
Même en été
Faut voyager
Les yeux fermés.
Ce n’est pas rien d’être éclusier … »

Chantait Jacques Brel, inspiré sans doute par les canaux du « plat pays qui est le sien ».
Ce n’est pas rien, non plus, d’être l’éclusier de Fonseranes, dans les faubourgs de Béziers, sur le canal du Midi.

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Mais en préface de mon histoire d’eau, rendons hommage à Pierre-Paul Riquet, le créateur génial de ce « fleuve paisible » que l’UNESCO, en 1996, a classé dans le patrimoine mondial de l’humanité.
Il mérite d’appartenir au « Grand Siècle », celui du Roi Soleil, de Colbert qui crée l’Académie des Sciences, celui de Descartes, Corneille, Racine, Molière, Pascal, La Fontaine, Boileau, excusez du peu !
Né à Béziers en 1609, d’un père notaire et procureur du roi, il s’installe avec sa famille, à Revel, où il exerce la fonction de fermier des gabelles, collecteur de l’impôt sur le sel, qui lui permet d’amasser une fortune considérable. C’est là que mûrit son utopie, relier par un canal, l’Atlantique à la Méditerranée et, ainsi, épargner à nos navires, le long crochet par le détroit de Gibraltar, les tempêtes des golfes et les canons espagnols. Cela constitue d’ailleurs, un argument de poids auprès de Colbert, surintendant des bâtiments et contrôleur des finances ; Gibraltar cessant d’être un passage obligatoire, les revenus du Roi d’Espagne à Cadix, diminueront tandis que ceux de Louis XIV s’accroîtront.
Pour apporter l’eau à « son » canal, Riquet s’improvise géomètre, géographe, dessinateur, hydraulicien. Il arpente la Montagne Noire à la conquête de torrents et ruisseaux aux noms poétiques ; bientôt, il capte les eaux de la Bernassonne, l’Alzau, le Lampillon, d’autres encore, qui viennent grossir, par une rigole, ce coquin de Sor, à proximité du Seuil de Naurouze, ligne de partage des eaux.
Notre Moïse du Languedoc lance un chantier gigantesque, durant quatorze ans, avec douze mille ouvriers qu’il rémunère confortablement. Précurseur de la sécurité sociale, il leur paye les dimanches et fêtes ainsi que leurs jours de maladie.
Reculant devant aucun obstacle, il construit des digues, des ponts, des réservoirs, des moulins, des tunnels comme celui de Malpas, long de sept cent mètres, sous l’oppidum d’Ensérune, des écluses simples, doubles… octuples ! Il habille les bords du canal, de peupliers, ormeaux, chênes, mûriers, oliviers, platanes…
Enfin, le 18 mai 1681, le Canal Royal du Languedoc est ouvert, en grandes pompes, de Naurouze à Toulouse … en l’absence de son génie concepteur, décédé le 1er octobre 1680.
En 1789, les révolutionnaires lui donnent le nom de Canal du Midi, plus populaire et démocratique. Lorsque l’état en reprend possession, en 1898, il fusionne les canaux du midi en un seul baptisé Canal d’entre deux mers puis Canal des deux mers. Cependant, de Toulouse à Sète, le cœur des languedociens continue de battre pour « leur » canal du Midi dont Claude Nougaro, le poète occitan immortalisa l’eau verte.
Parmi les nombreux ouvrages édifiés le long de la voie navigable, il en est un qui mérite le nom d’œuvre d’art voire de chef d’œuvre, l’escalier d’écluses de Fonseranes.

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Pour permettre aux bateaux de franchir un dénivelé de 21,44 mètres sur 304 mètres de longueur, sur le coteau face à sa ville natale de Béziers, Riquet imagine une échelle de huit écluses successives qui, trois siècles plus tard, draine un afflux de visiteurs.
A l’origine, une fois les écluses franchies, le canal emprunte, dans la traversée de la ville, le cours de l’Orb, au débit capricieux et dangereux en période de crues. Aussi, entre 1854 et 1857, est édifié un autre ouvrage de belle architecture, un pont-canal enjambant l’Orb, de 240 mètres de longueur et 28 de largeur. Par voie (d’eau ?) de conséquence, la huitième écluse en aval, qui permettait d’accéder à l’Orb, est mise hors service, et le port Notre-Dame délaissé au profit de Port-Neuf.

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Cet après-midi, la foule de curieux assiste au rite des péniches et house-boats égrenant le chapelier d’écluses. Ce sont environ dix mille embarcations par an, et une soixantaine quotidiennement à la belle saison, qui veulent vivre les « grandes eaux » de Fonseranes, un peu comme ces touristes du monde entier qui affluent vers Versailles, pour admirer une autre machinerie d’eau royale de la même époque. Ici aussi, plaisanciers et mariniers sont confrontés aux embouteillages aux heures de pointe mais, à la différence de leurs collègues routiers, ils les acceptent avec le sourire. Le temps est vécu différemment sur l’eau et le passage des fameuses écluses constitue le clou de leur voyage.

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Le principe de l’écluse à sas avec des portes busquées, aurait été introduit en France, au XVIe siècle, par Léonard de Vinci.
L’écluse se compose d’un sas ou chambre à eau où pénètre le bateau, limité sur les côtés par deux murs ou bajoyers, et à l’avant et à l’arrière, par une porte. Ici, les bajoyers sont incurvés donnant une forme ovoïde très esthétique et remédiant aux problèmes d’effondrement rencontrés à cause de la pression de la terre quand le sas est vide.

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Lorsque le bateau est montant, c’est-à-dire dans le sens inverse de l’écoulement de l’eau, un membre de l’équipage saute sur le quai avant qu’il entre dans le sas et récupère les amarres qui lui sont lancées pour maintenir le bateau immobile dans le sas. L’amarrage peut être également effectué par un des curieux amassés le long du bajoyer, tout fier de participer à la manœuvre.

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Les vantaux de la porte aval se ferment puis les vantelles ou vannes de la porte amont s’ouvrent laissant pénétrer l’eau jusqu’à ce que le niveau atteigne celui de l’écluse amont ; il est alors temps d’ouvrir les vantaux de la porte amont pour que le bateau pénètre dans l’écluse suivante. Ce manège est donc répété sept fois.

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Dans le sens avalant, le même que l’écoulement de l’eau, ce sont les vantaux en amont qui se ferment et les vantelles en aval qui s’ouvrent, de sorte que cette fois, le sas se vide pour équilibrer le niveau avec le bief suivant.

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Selon leur taille, trois ou quatre bateaux peuvent loger ensemble dans un sas. En comptant entre un quart d’heure et vingt minutes pour se loger et écluser dans chaque bief, il faut donc plus d’une heure et demie pour franchir le monument.

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Les passages sont réglementés par le service des Voies Navigables de France et des tranches horaires sont réservées aux avalants et montants. Cet après-midi, j’assiste au dernier éclusage avalant tandis qu’au pied de l’escalier, les péniches attendent à quai, les ordres de l’éclusier, pour entamer, bientôt, leur progression montante.

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A Fonseranes, au plus fort de la navigation estivale, les éclusiers ne chôment pas entre la régulation de la navigation, la sécurité, l’aide fournie aux plaisanciers néophytes dans leurs manœuvres, l’entretien des abords du site et le climat de convivialité qu’ils doivent savoir créer chez et entre les spectateurs et les acteurs du canal.
Les échanges entre ceux-ci, quoiqu’éphémères, sont souvent empreints de chaleur. Du bajoyer, en surplomb de l’embarcation, on partage un peu l’intimité des bateliers, la famille qui se repose ou goûte autour de la table de leur jardin flottant, quelques sirènes qui exposent leur anatomie bronzée, quelques baragouinages en diverses langues… on retrouve un peu une ambiance portuaire entre ceux qui restent sur le plancher des vaches, et les heureux marins d’eau douce qui bourlinguent sur les canaux, porteurs de souvenirs et d’anecdotes.
Le rail et la route ont suscité, dans le courant des années 1970, le déclin des pinardiers et céréaliers qui constituaient depuis trois siècles, l’essentiel de l’activité du canal.
Alors, afin que le canal continue à remplir sa fonction de transport marchand, et que les péniches, en conformité avec le nouveau gabarit Freycinet (trente-huit mètres), puissent y naviguer, des ingénieurs décidèrent de doubler l’escalier d’écluses saturé en haute saison, par une pente d’eau censée réduire à six minutes, le temps de franchissement du dénivelé d’eau de Fonseranes.
Cet ouvrage, ouvert en 1990, que l’on aperçoit sur une dérivation à proximité du canal, consiste à déplacer le long d’un plan incliné en pente douce, alimenté en permanence par un léger flot d’eau, un coin d’eau, poussé ou retenu par deux motrices montées sur pneus, dans lequel s’encastre la péniche. On en trouve des modèles similaires à Montech sur le canal latéral à la Garonne, et à Arzviller sur le canal de la Marne au Rhin.

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Le génie de Riquet n’est pas encore égalé et la pente d’eau de Fonseranes, victime de plusieurs pannes, peu fiable, n’a jamais réellement fonctionné avec efficacité, et est laissée à l’abandon, faute de moyens, pour la plus grande joie des plaisanciers fiers de franchir les mythiques écluses.
Je me hisse au sommet du site où je retrouve le canal dans son costume habituel, sinuant paresseusement à l’ombre de deux rangées d’arbres. Sur la rive gauche, se dressent la maison de l’éclusier et les anciennes écuries où se reposaient autrefois les chevaux après avoir halé, le long des rives du canal, les coches d’eau transportant les voyageurs.

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En me retournant, en surplomb de l’échelle d’écluses, je jouis du superbe panorama sur Béziers et la cathédrale Saint-Nazaire.
« J’ai un canal dans la tête, il faudra bien qu’il sorte ». Là-bas, Pierre-Paul Riquet statufié sur les allées du centre ville qui portent son nom, passionné et visionnaire, prophète en son pays pour l’éternité, savoure le ballet des chalands, véritables fourmis agrippées aux marches de son merveilleux escalier d’eau.
J’ai envié, dans un billet précédent, les enfants chanceux de la communale du plateau du Larzac qui avaient suivi une classe d’eau sur le canal du Midi. J’espère assouvir, un jour, le même rêve.

 

 

 

 

 

 

Publié dans : Ma Douce France |le 19 novembre, 2008 |Pas de Commentaires »

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