19ème festival du film britannique de Dinard

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Pour reprendre le titre d’un livre de 80 recettes issues des œuvres des films d’Alfred Hitchcock, « la sauce était presque parfaite » lors du » rendez-vous 2008 du cinéma britannique, sur la plage de Dinard, face à la Grande-Bretagne » ; malheureusement, l’humeur des sires Eole et Poséidon (dont je vous avais déjà entretenu dans mes billets Sueurs froides à Dinard des 18 mai et 30 juillet 2008) l’a (très) légèrement gâtée.

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Paquets de mer interdisant l’accès à la plage de l’Ecluse, goélands en vol piqué, drapeaux français et britanniques cinglant sous les bourrasques, bref, une atmosphère de circonstance qu’aurait sûrement appréciée le maître du suspense dont une réplique en or récompensera l’œuvre plébiscitée par le jury.

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Foin des litanies météorologiques quotidiennes de « La Feuille du Festival », « averses et éclaircies à prévoir, parapluies recommandés, temps définitivement pourri », je suis là pour voir des films à l’abri des salles obscures.
Le menu est, de plus, très alléchant avec, à déguster en quatre jours, six films en compétition, 17 avant-premières, des documentaires, un hommage à Hugh Hudson, auteur entre autres de Greystoke et Les Chariots de feu, quatre fois oscarisé, ainsi qu’un gros plan sur la romancière Daphné du Maurier dont Hitchcock s’inspira pour réaliser Rebecca et Les Oiseaux.
Dans l’impossibilité de goûter à tous les plats, il s’agit de jongler avec les horaires, les quatre lieux de projection et les files d’attente qui s’allongent d’année en année ; heureusement, le « pass » obtenu en juin, constitue un précieux coupe-file … sous les yeux parfois réprobateurs des spectateurs d’un jour. Suggestion pour les éditions suivantes, pourquoi ne pas combler la France cinéphile qui se lève tôt en programmant des séances dès 8 heures du matin ?
Au final, je verrai quinze films dont, en priorité, les six en compétition officielle. Et, cela commence, dès le jeudi matin, par un coup de tonnerre avec Boy A de John Crowley qui va recueillir une pluie de récompenses en raflant le Hitchcock d’or du meilleur film, le prix décerné par le public, le prix du meilleur scénario et le prix Kodak de la meilleure photo !
Je sais, ce n’est pas drôle, je vous ai déjà dévoilé le palmarès … n’est pas « le maître du suspense » qui veut ! Quoique, vous souvenez-vous du suspense et de la surprise tels que les définissait Hitchcock dans ses entretiens avec Truffaut ?
« Nous sommes en train de parler, il y a peut-être une bombe sous cette table et notre conversation est très ordinaire, il ne se passe rien de spécial, et tout d’un coup, boum, explosion. Le public est surpris, mais avant qu’il ne l’ait été, on lui a montré une scène absolument ordinaire, dénuée d’intérêt. Maintenant, examinons le suspense. La bombe est sous la table et le public le sait, probablement parce qu’il a vu l’anarchiste la déposer. Le public sait que la bombe explosera à une heure et il sait qu’il est une heure moins le quart – il y a une horloge dans le décor ; la même conversation anodine devient tout à coup très intéressante parce que le public participe à la scène (…). Dans le premier cas, on a offert au public quinze secondes de surprise au moment de l’explosion. Dans le deuxième cas, nous lui offrons quinze minutes de suspense ».

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Donc, vous savez que Boy A a effectué une véritable « razzia sur la chnouf » cinématographique (cachée dans les statuettes d’Hitchcock ?) mais à défaut d’une surprise d’une ligne et demie, vous aurez, peut-être une page de suspense ! On retrouve dans ce film, toute la force et l’efficacité du cinéma britannique quand il s’agit de traiter un fait de société, en l’occurrence, ici, la réinsertion de Jack, 24 ans, qui a passé presque toute sa jeunesse en prison pour un crime monstrueux dont il fut l’auteur ou tout au moins le complice. Il s’agit d’un portrait émouvant et subtil de ce jeune qui « souhaiterait montrer à tous qui il fut mais qui est terrifié à l’idée que ce monde-là le détruise s’il le fait ». Bien sûr, face à la « beaufitude » son passé le rattrape, trahi notamment par le fils de son éducateur interprété avec une remarquable humanité par Peter Mullan. Bouleversé, je dépose, sans aucune hésitation, le coupon « j’aime beaucoup » dans l’urne, à la sortie de la salle, qui recueille tous les votes pour l’attribution du prix décerné par le public … vous savez désormais ce qu’il en adviendra.

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En comparaison, The market, road movie d’un petit trafiquant inventif d’une ville de province turque, pour faire du commerce ainsi qu’Helen, portrait d’une jeune fille en passe de quitter son foyer d’accueil et à qui l’on demande de jouer le rôle d’une camarade disparue lors de la reconstitution policière, pêchent un peu par leur manque de souffle et leur côté inachevé.
En soirée, c’est la cérémonie d’ouverture avec la présentation du jury et de son président Lambert Wilson qui n’est arrivé qu’en début d’après-midi et n’a donc pu assister à la projection de Boy A. A ses côtés, pour la France, Valérie Kaprisky, Alice Taglioni, Aïssa Maïga et Arié Elmaleh, pour la Grande-Bretagne, Tara Fitzgerald qui joua dans les Virtuoses et donna la réplique à Hugh Grant dans L’homme qui gravit une colline et redescendit une montagne, Lucy Russell, Rory McCann, acteur dans Alexandre d’Oliver Stone, Nicolas Roeg réalisateur et directeur de la photographie.

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L’ambiance à Dinard, est conviviale. Ici, tout le monde foule le tapis rouge et descend les marches du palais du festival. Quelques fauteuils recouverts d’une housse aux couleurs du drapeau de l’Union Jack, sont réservés aux membres du jury, au milieu du public. Parfois même, quand les horaires le permettent, ils nous demandent si « la place à côté est occupée » pour découvrir quelques unes des avant-premières.

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En cette soirée de gala, hommage est rendu à Hugh Hudson, avec la projection de son film My life so far, « Ma vie jusqu’ici », réalisé en 1999. Il s’agit d’une chronique douce-amère de la vie d’une famille dans un château d’Ecosse autour des années 1920, à travers le regard d’un enfant de dix ans. On y retrouve Colin Firth en père excentrique qui a un coup de foudre pour la délicieuse Irène Jacob, une tante violoncelliste, l’épatante Rosemary Harris en grand-mère bienveillante, un Tcheky Kario aviateur, des chasseurs, des paysans, des joueurs de curling … On passe un excellent moment de détente avec en prime, la présence en chair et en os de Hugh Hudson et Colin Firth. Ce dernier, présenté par le directeur artistique du festival, comme le meilleur acteur britannique actuel, sera la coqueluche des dinardaises de … 17 à 77 ans, pendant les trois jours où il séjournera dans la station balnéaire.

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Vendredi 3 octobre, un temps à ne pas mettre le nez dehors les salles obscures … sauf à la structure gonflable de la salle Hitchcock évacuée en plein milieu de séance pour cause de fuites d’eau ! Au sec, au cinéma Alizés, je prends mon petit déjeuner cinématographique devant la gréve de la faim des prisonniers politiques de l’IRA et leur leader Bobby Sands, lors de leur « Blanket Protest », en 1981, contre la répression thatchérienne, dans leur geôle nord-irlandaise de Maze. Hunger, le premier film de Steve McQueen (rien à voir bien sûr avec Josh Randall), a déjà reçu la Caméra d’or au dernier Festival de Cannes. Réquisitoire contre l’ineptie des politiques territoriales, poignant plaidoyer en faveur des convictions humaines, il s’agit d’un film universel à la poésie noire, balançant entre cinéma politique et œuvre intimiste. Un très grand film d’un nouveau réalisateur qui a été proclamé « artiste officiel de la guerre en Irak » pour sa collaboration avec les familles de soldats britanniques décédés là-bas.

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Nous nous remettons de nos émotions avec un sandwich à la brasserie du Cancaven ; mon voisin se désespère de l’absence de cornichons avec son jambon de pays !
A complete history of my sexual failures inaugure notre programme de l’après-midi. Sylvie Mallet, présidente du festival, nous met l’eau à la bouche en avouant qu’elle a eu la banane (sic) lors de la projection en vue de la sélection ! Hussam Hindi, directeur artistique, le présente comme un OFNI, objet filmique non identifié, oscillant entre reportage, documentaire voire fiction. Le réalisateur Chris Waitt, se met en scène et, perche de son à la main, en compagnie d’un cameraman, entreprend d’interroger ses ex conquêtes féminines pour comprendre ce qui cloche dans toutes ses relations amoureuses. Cela constitue un autoportrait impudique, loufoque et hilarant ; quelques membres du jury dans mon champ de vision, sont pliés de rire. En conclusion de son enquête, notre héros, clown triste, pour essayer de trouver enfin la cause de ses échecs, après une consommation excessive donc douloureuse de viagra, accoste dans la rue, multiples femmes, y compris une policewoman en exercice ce qui lui vaut un petit séjour à l’ombre. Happy end, le film s’achève avec une jeune journaliste, non disponible aujourd’hui mais… qui lui demande de la rappeler.
Les lumières rallumées, la jeune fille monte sur scène et révèle au public qu’elle vit avec le héros du film depuis trois mois et que … all is perfect ! Et voilà que Chris Waitt avec la même dégaine que dans le film ( son jean n’est cependant pas troué cette fois) apparaît à son tour ovationné par la salle. Plein d’humour, il ne donnera finalement jamais vraiment les clés exactes pour identifier son œuvre. Quoique très difficilement comparable avec Boy A, le cœur léger, je dépose mon « j’aime beaucoup » dans l’urne !
Je sors de la salle pour … reprendre, immédiatement, à l’extérieur, la file d’attente d’une avant-première Shadows in the sun. Il y a une part d’autobiographie du réalisateur David Rocksavage avec ses vacances, loin de la fièvre des Beatles, chez sa grand-mère dans la campagne sur la côte anglaise, à la fin des années 1960. L’image est belle mais je ne suis pas touché par ce mélo … il faut dire que les émotions n’ont pas manqué auparavant.
Et, elles vont resurgir, en fin de soirée, avec le terrifiant Eden Lake. Le réalisateur James Watkins, présent, déclare que la question n’est pas de savoir si le couple en route pour un week-end romantique au bord d’un lac, va y survivre, mais plutôt si nous, spectateurs, allons survivre !!! Annoncé comme un film d’horreur, Eden Lake crée un fort malaise car, en l’absence marquée des codes du genre, on finit par croire plausible le terrifiant acharnement d’une bande d’adolescents sur le couple d’amoureux à la recherche d’un lieu tranquille. Le « lac Paradis » est un horrible cauchemar bien ficelé et mon voisin, celui des cornichons, a le béguin pour Kelly Reilly qui campe une institutrice comme on en a tous rêvé !

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Samedi matin, sortie en boîte avec The Club ! Nous attendons que la salle soit libérée par Lambert Wilson et Alice Taglioni venus en séance privée de rattrapage de Boy A. A la sortie, Lambert, très consensuel, nous confie : « tout est bien, cela dépend de quoi on parle ! ».
Je pense au couple de bourgeois dinardais (pléonasme ?) que l’on a croisé, et qui semble s’offusquer de la multiplication des scénarios autour de la prison et des taulards. Malchance pour eux, The Club décrit le parcours d’un ouvrier déprimé, privé de son fils, à sa sortie de taule, qui retrouve la force de vivre auprès de trois videurs d’une boîte de nuit. En résulte une efficace chronique des années 1980 dans les Midlands sur fond de drogue et violence, avec une bande son à couper le souffle et un quatuor d’acteurs ébouriffant et … ébouriffé par leur tournée des bars dinardais la nuit précédente ! Le brun Shaun Parkes, avec humour, avoue avoir apprécié sa composition en « blond » , tandis que l’athlétique Colin Salmon fait un tabac auprès des festivalières.

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L’après-midi, après un sandwich avec cornichons (!), projection du dernier film en compétition, The escapist, encore une histoire de taulards ! Une remarquable brochette d’acteurs emmenés par Brian Cox, présent dans la salle, portent avec énergie, cette espèce de long épisode de Prison Break. Ce puzzle monté astucieusement, aurait mérité, à mon goût, le prix du meilleur scénario mais … le jury est souverain.

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Le temps de reprendre la queue à l’extérieur et je trouve Colin Firth près de la caisse qui patiente pour présenter en avant-première, Genova de Michaël Winterbottom, déjà lauréat au festival avec Jude, en 1996. Il n’hésite pas à qualifier Winterbottom de meilleur réalisateur britannique actuellement, Ken Loach n’est pas mort pourtant !
Malgré la jolie lumière de la Riviera italienne, je ne me laisse pas émouvoir par cette histoire à trois personnages, le père et ses deux filles, suite au décès de son épouse dans un accident de voiture.
En fin de soirée, « Shane Meadows is back in Dinard town » après son succès ici, en 2004 avec Dead Man’s Shoes, et la projection de This is England, l’an passé.

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Aujourd’hui, avec Somers town, il déçoit quelque peu mais un film de Shane Meadows, même moyen, demeure pétri de qualités. A l’origine, il s’agit d’un projet commandé par la société Eurostar pour constituer une mémoire d’archives en couleurs de ce quartier proche de la gare de Saint Pancras à Londres, où la compagnie emploie de nombreux travailleurs immigrés. Au final, nous obtenons une chronique en noir et blanc d’une jeunesse paumée interprétée par l’excellent Thomas Turgoose qui a fui ses Midlands de This is England. A l’instar de La lettre de Freddy Buache dans laquelle Jean-Luc Godard détourne avec son génie, la commande de l’office de tourisme de Lausanne, l’ami Shane a un peu roulé dans la farine, la société de chemin de fer … mais il faut prendre les sous où ils sont !
Déjà, dimanche ! Dans les travées, le palmarès de la veille, est abondamment commenté … sentiment général, trop de prix pour Boy A !
Encore, trois avant-premières au menu du jour ! Le matin, Adulthood de Noël Clarke qui joue également. Un film de plus sur des taulards et le délicat retour à la liberté ; la vie n’est pas plus simple dehors que derrière les barreaux.

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Le soleil timide est de retour donc sandwich devant la plage de l’Ecluse ! Les oiseaux de mer s’invitent aussi aux festivités ; à ce propos, mon amateur de cornichons, et apparemment, spécialiste des Laridés, me précise que toutes les mouettes que vous admirez en Bretagne, sont des goélands ! Donc … « Vos gueules les mouettes » pour reprendre un « nanar » d’anthologie dans lequel se compromit Pierre Mondy, parrain du festival. En début d’après-midi, projection de The edge of love qui narre une période de la vie de deux couples tiraillés entre amitié et amour sur fond de seconde guerre mondiale. L’un des deux maris est Dylan Thomas considéré comme l’un des plus brillants poètes de langue anglaise du vingtième siècle. Il fut « une de ces âmes insoumises qui approchent trop près du soleil et se sont liquéfiées dans l’alcool ».
Les acteurs sont excellents, les costumes impeccables et la photographie dans la campagne galloise, remarquable. En prime, nous sommes envoûtés par les vers magnifiques de l’immense poète :

«… Ni pour le prétentieux, ignorant
la lune qui fait rage, j’écris
sur ces pages mouillées d’embrun,
ni pour les morts trop hauts
avec leurs rossignols et leurs psaumes
mais pour les amants, leurs bras
enlaçant les chagrins du Temps,
qui n’accordent ni attention, ni salaire
ni éloge à mon métier, mon art morose… »

En anglais, c’est plus déchirant encore !
Une dernière queue devant la salle Bouttet pour voir Flashbacks of a fool, un fou interprété par Daniel Craig dépouillé de son costume de nouveau James Bond. Il campe malgré tout un acteur d’Hollywood à la carrière cahotante, de retour en Angleterre pour les obsèques d’un de ses amis d’enfance. Il arrive en retard comme il le fut sans doute souvent à des moments décisifs de sa vie. La bande son est épatante avec en ouverture du film, l’adaptation anglaise d’une chanson de Brel « Fils de César ou fils de rien, tous les enfants sont comme le tien » ainsi que David Bowie et le lascif « Virginia plain » de Roxy Music qui constitue un moment clé de l’histoire.

Clap de fin sur la dix-neuvième édition du festival du cinéma britannique dont on a constaté encore une fois l’énergique santé avec des sujets sociaux traités avec force et justesse, et interprétés par une kyrielle de brillants acteurs qui excellent aussi dans les seconds rôles. Notre cinéma semble souvent mièvre en comparaison. Pourtant, c’est à la sortie d’une usine que les frères Lumière tournèrent en 1895, ce qui constitue le premier film de l’histoire du cinéma !

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