Mur peint, rue Appert Paris XIème

Non loin de la Bastille, entre les boulevards Beaumarchais et Richard Lenoir, je me glisse dans la rue Verte, trop bétonnée pour que son nom soit honnête, lorsque « mon œil est trompé » par une immense fresque murale sur le pignon d’un immeuble au 5 de la rue Nicolas Appert perpendiculaire.

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Souvenez-vous de l’art pariétal des grottes de Lascaux, bien avant les toiles, les murs constituèrent des supports pour figurer des images de notre environnement et permettre aux hommes de communiquer entre eux.
L’essor des « murs peints » à Paris, date des années 1970, favorisé par la politique culturelle municipale. Au début, ces peintures furent parfois qualifiées de cache-misère pour égayer des pans entiers de murs aveugles suite à la démolition de bâtiments. Mais aujourd’hui, ce sont des œuvres à part entière tenant compte de l’environnement architectural, physique et social, et permettant de faire descendre l’art dans la rue pour l’exposer aux yeux de tous.
Pour être absolument exact, pour des raisons techniques, il s’agit ici d’une fresque marouflée, d’abord peinte sur toile en atelier avant d’être collée sur le mur, dont l’auteur est Philippe Rebuffet, un des grands « trompeurs » actuels. Il a réalisé entre autre dans un autre arrondissement de Paris, un mur peint en s’appuyant sur l’architecture d’une caserne de pompiers, créant ainsi une illusion quasi parfaite de réalité.

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« Voici un peintre en deux dimensions donnant l’illusion de la profondeur, qui prétend exister puisqu’il se laisse surprendre en train d’agir » au pied d’un rideau largement ouvert sur une scène de théâtre. L’inspiration est naturelle puisque le petit théâtre de la Comédie Bastille réside dans cet immeuble. « Il fait mine de peindre et fait semblant de graver ». Cela nous rappelle en effet le trait des gravures de Dürer que viennent éclairer quelques notes colorées.
Hors la toile écornée, en bas à droite, comme un paraphe, un poème :

De mon oncle Sophocle
A mon cousin Rio
De mieux en mieux et de pie en pie
Travaillant de l’amer
Et attendant mes os
Scottish me voici
Langue rose traîtresse
Par Rebuffet scotché
A Paris sur scène
Dans le gris bleu gravé
De nos mélancolies
Maxime Préaud (2006)

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Au pied de la scène, pas si loin de la Seine, un badaud dont l’ombre se projette, observe le peintre. De la poche de sa veste, dépasse un ouvrage qui laisse penser qu’il s’agit de Maxime Préaud en personne, conservateur au département des Estampes de la Bibliothèque Nationale de France, ami de l’artiste et auteur de Mélancolies. Dans ce livre d’images, il nous convie à une promenade illustrée d’œuvres célèbres, notamment de Dürer et Goya, dont le fort dénominateur commun est la posture identique des personnages méditatifs en proie à la mélancolie.
Sur la scène, autre citation d’amitié, Michel Rio, écrivain (dont le premier ouvrage s’intitulait Mélancolie Nord !), avec à ses pieds, son chien « scottish à la langue rose traîtresse », semble tenir compagnie à l’artiste au travail.

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A ses côtés, vingt cinq siècles de théâtre nous saluent sous les traits de huit de ses plus illustres auteurs qui occupent gauchement le devant de la scène, comme embarrassés d’être acteurs une fois n’est pas coutume.

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A l’extrême gauche, nous plongeons cinq siècles avant Jésus-Christ avec Sophocle dans un décor d’entablement dorique en ruine. Il écrivit cent vingt trois pièces. Faute de photocopieuse et de disque dur, on n’en connaît que sept car les manuscrits furent détruits avec le temps ! On peut imaginer que ce sont les meilleures car les plus recopiées, souvenez-vous d’Antigone et Œdipe roi !
Après qu’Eschyle eût porté le nombre d’acteurs à deux outre le choeur, Sophocle réforma le théâtre grec en créant le troisième protagoniste. Artifice de ce trompe-l’œil, il y en a sept à ses côtés ! … et comme proche voisin, bien que vingt siècles les séparent, William Shakespeare tenant un crâne sous son bras droit.

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Clin d’œil évident à la scène tragi-comique du cimetière où Hamlet s’interroge auprès de paysans fossoyeurs :
«Qui sait si ce n’est pas le crâne d’un homme de loi ? Où sont donc maintenant ses distinctions, ses subtilités, ses arguties, ses clauses, ses passe-droits ? Pourquoi souffre-t-il que ce grossier manant lui cogne la tête avec sa sale pelle, et ne lui intente-t-il pas une action pour voie de fait ? » … toute la question du sens de la vie, il est vrai qu’on ne peut pas être et avoir été !!!
Au même titre que l’anglais est « la langue de Shakespeare », on dit du français qu’il est « la langue de Molière ». Quasi contemporain de Sir William, Jean-Baptiste Poquelin, l’enfant de Pézenas, trône légèrement en retrait de lui, dans son fauteuil de « patron » de la Comédie Française qui ressemble peut-être à celui sur lequel il fut pris de convulsions lors de sa représentation du Malade imaginaire quelques heures avant sa mort. Le faisceau d’un projecteur tombant d’une voûte gothique, éclaire le maître du classicisme français.

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Derrière lui, celui qui était parfois accusé de ne pas parler un français ordinaire et de pêcher contre la langue par ses phrases maladroites. Savoureuse revanche sur la critique, son nom a donné naissance au verbe marivauder et par extension à marivaudage et aujourd’hui, ses pièces connaissent un succès qu’on lui contestait de son temps. Ainsi, Voltaire trouvait « qu’il pesait des œufs de mouche dans une balance en toile d’araignée » !

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Arlequin, le personnage fétiche de Marivaux, qu’on retrouve dans quinze de ses pièces, se blottit niché dans une voûte du décor entre le Don Juan de Molière et Hernani de Victor Hugo.
Justement, l voilà, au centre de la scène, les bras croisés, le dramaturge de Ruy Blas et d’Hernani, l’écrivain des Misérables et Les Travailleurs de la mer.
« Je dédie ce livre au rocher d’hospitalité et de liberté, à ce coin de vieille terre normande où vit le noble peuple de la mer, à l’île de Guernesey, sévère et douce, mon asile actuel, mon tombeau probable. »

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Derrière lui, un paysage marin, unique élément coloré du décor, ferme la perspective accélérée de la fresque : à droite, un promontoire rocheux qui peut rappeler son îlot anglo-normand d’exil ou le rocher des proscrits à Jersey dont il fit un tableau ; à gauche, un phare qui renvoie à celui qu’il décrit dans son roman L’homme qui rit .
« Au dix-septième siècle, un phare était une sorte de panache de la terre au bord de la mer. L’architecture d’une tour de phare était magnifique et extravagante. On y prodiguait les balcons, les balustres, les tourelles, les logettes, les gloriettes,les girouettes. Ce n’était que mascarons, statues, rinceaux, volutes, rondes-bosses, figures et figurines, cartouches avec inscriptions. Pax in bello, disait le phare d’Eddystone ».
Ce phare, le premier construit en pleine mer, au large de Plymouth, fut entièrement détruit par une tempête en 1703.
Hugo le dessina également à la plume et l’encre brune dans une atmosphère à la Melancholia de Dürer auquel il dédia un poème … Cohérent tout cela !!!

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En levant la tête, on remarque qu’une mouette dont l’ombre se dessine sur le mur, s’évade de la Manche, et reprend sa liberté hors de la fresque. A moins que symbole de l’existence de Nina heureuse près de son plan d’eau mais détruite par le chasseur Trigorine, elle ne s’échappe du roman de Anton Tchekov qui se prélasse, quelques mètres plus bas, au fond de son fauteuil, comme s’il était en villégiature chez l’Oncle Vania.

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A l’extrême droite de la scène, l’artiste rend hommage au théâtre contemporain. Sur les tentures du décor, sont suspendus quelques tableaux.
L’un d’eux représente une route de campagne avec un arbre isolé, un non lieu tout à fait approprié pour que, par exemple, deux vagabonds Vladimir et Estragon attendent un homme qui leur a promis un espoir de changement, le mystérieux Godot. Les deux pauvres hères attendent sans doute encore aujourd’hui, vous connaissez l’argument de la pièce de Samuel Beckett qui soulève ici le couvercle d’un tonneau d’où surgit un des personnages, cul-de-jatte.

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Par la grâce de Vladimir et Estragon qui ont besoin pour vivre, de parler, parler pour ne rien dire mais parler, parler pour exister, En attendant Godot révèle un certain cousinage avec l’existentialisme dont justement, le meilleur ambassadeur, Jean-Paul Sartre est assis en tailleur devant le tonneau.
Sur un autre tableau, s’entortille un serpent qui se mord la queue clin d’œil à L’Ouroboros, un des livres de l’ami Michel Rio.
« De l’oncle Sophocle au cousin Rio », cela fait une demi heure que je voyage dans le théâtre. Un dernier regard sur le poème de dédicace en bas de la fresque, truffé d’allusions et de calembours. « De pie en pie », l’oiseau, leitmotiv dans nombreux travaux de Philippe Rebuffet, prend son envol vers le « mieux en mieux » pour rejoindre peut-être sa congénère, la mouette. Si « travaillant l’amer » et « en attendant mes os » semblent renvoyer à Hugo et Beckett voire aussi Hamlet et son crâne, mon imagination trop fertile, occultant le chien de Michel Rio, me conduit à la tragédie de Shakespeare, Macbeth le roi scottish, et à la langue de Molière si subtile, si riche de sens et contre-sens, la preuve en est ! M’étant permis de lui téléphoner, j’ai bien fait rire l’artiste heureux et surpris que le passant que je suis, ait pu prendre autant d’intérêt à son travail. Détrompez-vous, le trompe-l’œil est porteur de sens multiples ; il suffit de le regarder avec un esprit curieux.

Ce qui est certain, c’est que l’on peut rester planté comme un piquet devant un mur peint sans pour cela être un âne!

 

 

 

Publié dans : Coups de coeur |le 10 septembre, 2008 |Pas de Commentaires »

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