Archive pour juillet, 2008

SUEURS FROIDES à Dinard (Epilogue)

Dans un billet daté du 18 mai 2008, je vous avais fait part du vif émoi de la population de Dinard, suscité par la découverte du corps mutilé d’un homme dans la cour des services techniques de la ville.
A l’heure où les vacanciers affluent dans la charmante station balnéaire bretonne, l’inspecteur Harry Coffin et ses hommes, chargés de l’enquête, viennent de mettre fin au lourd suspense.
Leur travail de fins limiers qui, rapidement, privilégia la piste locale, s’est avéré payant. Il a débouché sur l’interpellation d’un suspect qui aurait, sans difficulté, reconnu les faits qui remontent à l’hiver 2003. Le coupable présumé, le sire Eole, semble familier des marins de la région pour son caractère imprévisible et ses fréquentes sautes d’humeur. C’est d’ailleurs l’une de ses crises de démence qui serait à l’origine du drame. Les enquêteurs n’écartent pas la possibilité de la complicité d’un certain Poséïdon, héritier d’une riche famille d’armateurs grecs qui, au-delà du crime, pourrait aussi avoir joué un rôle actif dans ce commerce illégal de statuettes dont il avait été fait état dés le début de l’affaire.
L’inspecteur Harry Coffin a bien voulu fournir quelques renseignements sur la personnalité assez trouble de la victime. Il s’agit de A.H, ressortissant britannique qui, accueilli par Lionel Ducos, un artiste nantais, aurait séjourné dans la cité bretonne à partir de 1992, à l’entrée de la plage de l’Ecluse, à proximité du cinéma Alizé et d’un magasin de souvenirs.

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Etrangement, l’homme n’était pas inconnu des services de police. En effet, d’après des renseignements fournis par leurs collègues britanniques de Scotland Yard, il fut envoyé par son père, dès l’âge de quatre ou cinq ans, au commissariat de police de sa banlieue londonienne, avec une lettre. Le commissaire la lut et enferma l’enfant dans une cellule durant une dizaine de minutes, en lui disant : « Voilà ce qu’on fait aux petits garçons méchants. »
Doit-on voir dans cette aversion enfantine envers la police, son goût à l’âge adulte, confirmé par de très nombreux témoins, pour raconter des histoires effrayantes en présentant les policiers comme des incapables complètement à côté de la vérité ?
De son père épicier, il aurait hérité d’un amour immodéré pour la nourriture qui expliquerait son allure rondouillarde, presque boulimique. Un proche aurait témoigné que A.H n’avait jamais voulu qu’on cuisine un soufflé chez lui tant qu’il n’y eut pas de fourneau avec une porte en verre. Il y voyait là la nuance entre la surprise et le suspense car attendre quarante minutes pour savoir si le soufflé était réussi, lui était insupportable.
Autre pan de sa personnalité, la victime, obsédée par son physique ingrat, paradoxalement, avait un goût prononcé pour l’exhibitionnisme, ne perdant pas une occasion de se montrer, penchant très connu sous le nom de syndrome des « cameos ».
A.H semblait aussi posséder un humour très décalé, au demeurant naturel pour un britannique. Ainsi, l’attention des enquêteurs, en fouillant dans sa correspondance, a été retenue par un énigmatique courrier :
« Un très heureux ABCDEFGHIJKMNOPQRSTUVWXYZ. »
Les services graphologiques ont pu replacer la lettre dans son contexte et ont conclu que A.H souhaitait « un joyeux No L » à un collègue de travail, un certain Truffaut François.
Ainsi, s’achève ce sombre fait divers qui n’aurait sans doute pas laissé de marbre (ni de bronze, ni de résine de synthèse !), un célèbre homonyme de la victime, du moins par les initiales, un certain Alfred Hitchcock.

 

Chers amis lecteurs, je ne sais si, en la circonstance, la fiction rattrape la réalité ou inversement.
Ce fait divers surgit de mon imagination quand, lors d’une paisible promenade dans les hauts de Dinard, je découvris dans un terrain vague, la statue très abîmée du « maître du suspense » qui accueillait, il y a quelques années, ceux qui fréquentaient la plage de l’Ecluse.
Quand il créa le Festival du Cinéma britannique en 1990, il apparut évident à Thierry de la Fournière, de choisir Alfred Hitchcock, cinéaste britannique éminent, comme emblème de sa manifestation. Outre l’inauguration de cette stèle, le « Hitchcock d’Or » récompense le film lauréat. A la lecture du palmarès, on constate que l’ont reçu notamment « The Full Monty », « Billy Elliot », « La jeune fille à la perle » qui firent la carrière que l’on sait par la suite.
Spectateur assidu de ce festival, j’aurai l’occasion de vous en entretenir à l’occasion de la 19e édition qui se déroulera du 2 au 5 octobre 2008.

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Je ne me permettrai pas d’évoquer ici, la carrière et le génie d’Alfred Hitchcock, de nombreux sites le font de manière très détaillée et talentueuse.
Juste deux souvenirs personnels ! Mes parents avaient sans doute perçu les qualités cinématographiques de Sir Alfred en me laissant regarder, dès mon enfance, l’anthologie policière et fantastique de « Alfred Hitchcock présente » dont il ne réalisa que quelques épisodes. Plus que pour « Aigle noir » et « Thierry la Fronde », je m’installais devant notre téléviseur avec la chaîne unique en noir et blanc, à l’apparition du célèbre générique durant lequel, au rythme de « La marche funèbre pour une marionnette » de Gounod », la silhouette ventrue du maître venait se placer de profil dans sa caricature. Avec son accent inimitable et son humour décapant, il inaugurait alors l’épisode : « Aujourd’hui, nous vous présentons une petite histoire de meurtre, de concupiscence, d’escroquerie, de vengeance et de cupidité. Je suis sûr que vous l’aimerez … ». Le ton était donné, bien sur que j’aimais !
Quelques décennies plus tard, dans le cadre d’une éducation à l’image , je proposais à des élèves de cours préparatoire et cours élémentaire, l’analyse de l’attaque des Oiseaux dans le film éponyme. Je savourais de voir ces enfants, après le visionnement de ce moment d’épouvante et l’étude du story-board, comprendre sans effroi l’effet Koulechov et les subtilités du montage alterné. Que nous revienne vite Alfred Hitchcock au bord de la plage de Dinard, devant le cinéma et la boutique de souvenirs ! Souvenirs merveilleux de cinéma !

La Revancharde 2008

Ce dimanche de juillet, aux odeurs nauséabondes dégagées, désormais, sur les routes du Tour de France, je préfère humer l’air qui souffle, vivifiant, au sommet d’une colline proche de chez moi.
Pourtant, Hervé Prudon, un des chefs de file du néo-polar français, en résidence artistique à Elancourt dans le cadre de la manifestation « Polar sur la ville », en fit une description bien peu bucolique dans « La revanche de la colline » :
« La maison de Pelo est de ce côté. A gauche, c’est la zone artisanale de la Petite Villedieu, et plus au nord d’Elancourt, tu as la zone d’activité des Côtes, et la zone d’activités industrielles des Bruyères, et le parc d’activités de Pissaloup, et la clef de Saint-Pierre. Tu vois, les activités ne manquent pas. Les gens sont heureux parce qu’ils travaillent, ils ignorent le regard de Dieu. Vers Pissaloup, il y a une colline, elle s’appelle La revanche et elle culmine à une altitude de deux cent quinze mètres, c’est même le point culminant du département des Yvelines. Sur cette colline, il n’y a rien. En Bretagne, il y aurait un calvaire, une chapelle, et à Paris, un néon géant. Ici il n’y a rien, c’est une friche. La municipalité ne sait qu’en faire. Moi je dis qu’il faut la laisser en friche. C’est le kilomètre zéro. Le lieu d’où tout le monde repart… Tu sais ce que c’est ? des remblais, détritus et gravats des travaux de la ville. C’est la modernité, cousin, c’est la modernité. »

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La réalité dépasse parfois la fiction. L’écrivain sait-il qu’à quelques dizaines de mètres du lieu de son intrigue, on découvrit dans une décharge, le 1er octobre 1968, le cadavre de Stefan Markovic, ancien garde du corps d’Alain Delon. Ce fait divers greffé à une affaire politique, défraya la chronique à l’époque.
La nature très vorace a repris ses droits et a recouvert d’un dense habit végétal, ce « mont Etron » artificiel, fréquenté, désormais, par les passionnés de parapente, cerf-volant et VTT.
L’endroit avait même été choisi comme site pour accueillir les épreuves de VTT des Jeux Olympiques de 2012. C’est d’ailleurs pour cela que pour des raisons de promotion touristique et économique, la Colline de la Revanche fut rebaptisée Colline d’Elancourt par la municipalité … Hélas, Londres a supplanté Paris !
De moindre notoriété sans doute, se déroule, aujourd’hui, la dixième édition de « La Revancharde », une spectaculaire épreuve de VTT ouverte à tous, au profit des orphelins des sapeurs pompiers.

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« Revancharde », jolie métaphore de l’essor du vélo « vert » dans un cadre et un esprit de liberté au détriment des pistes cyclables et des routes dangereusement encombrées par la circulation automobile, symbole aussi pour ce tertre verdoyant qui a supplanté cette verrue d’immondices dans le paysage urbain, combat de chacun encore contre sa surcharge en kilogrammes due à une vie quotidienne trop sédentaire.

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Le règlement stipule que les coureurs de tous niveaux, hommes et femmes, peuvent s’engager et que la course est ouverte aux civils (licenciés ou non) et aux uniformes !!! Ce sont donc deux cents participants, chevronnés et néophytes (enfin, pas tant que cela à les voir négocier les difficultés !), jeunes et vétérans, en tandems parfois, qui s’élancent à 9 heures du matin, pour effectuer 3 ou 4 boucles de 11 kilomètres selon leur âge et leur sexe.

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Le caméraman de la télévision régionale loue mon œil averti de photographe pour avoir déniché un poste d’observation stratégique dans les herbes sauvages en bordure d’une descente abrupte apte à mettre en évidence les qualités techniques des vététistes.

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Chacun, à son rythme, du haut de la colline, bascule dans le vide mais tous ont la même concentration, les doigts sur les freins, le regard tendu, pour éviter le piège d’une pierre, d’une ravine ou d’une ronce. Heureusement, il ne pleut pas et l’herbe est sèche.

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Chez les tandems, l’union fait la force n’est pas une vaine expression tant cela réclame une excellente synchronisation pour maîtriser l’équilibre de l’engin dans la pente.

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Dans ces passages, l’attention extrême interdit tout coup d’œil même furtif sur le vaste panorama vers l’est de l’Ile-de-France.
En bas, au profit d’une portion de chemin moins escarpé, quelques secondes de relâchement pour jouir du bonheur d’évoluer dans la nature loin de la folie dangereuse des automobiles et camions. Il paraît même que, lors d’éditions précédentes, certains se ravitaillaient dans une zone peuplée de cerisiers.
Un peu comme l’hélicoptère au-dessus des routes du Tour, la pétarade d’une moto de trial permet de localiser le cheminement de l’homme de tête à travers la colline. C’est bien la seule chose dont on est sûr car, très vite, les concurrents sont disséminés tout le long du parcours. Cela ressemble à une course contre la montre ou plutôt à une course contre soi-même, particulièrement, dans le « mur » qui mène sous la banderole d’arrivée.

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Le paysage est superbe avec la verdoyante vallée du rû d’Elancourt qui se déroule au pied de la colline, le vieux village, les hameaux de Launay et d’Ergal, la chapelle de Jouars et son historique allée de platanes, la plaine avec ses champs de blé et de colza, à l’horizon, Montfort-l’Amaury et la forêt de Rambouillet.

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Tournant le dos à ce spectacle de la nature, des fourmis géantes au-dessus des toits du quartier de la Mare aux Saules, s’agrippent comme elles peuvent à la terrible pente. Beaucoup, en rupture d’équilibre, descendent de leur vélo et achèvent l’ascension, à pied, aplaties sur leur machine, « le nez dans le guidon » au sens le plus propre de l’expression.

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Antoine Blondin, le chantre de la bicyclette, n’aurait peut-être pas désavoué! Je pastiche Jean de La Fontaine (La mouche et le coche) :

« Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé
Et de tous les côtés au soleil exposé,
De forts cyclos tiraient (sur) leur vélo.
Femmes, cadets, vétérans, beaucoup étaient descendus.
Les attelages suaient, soufflaient, étaient rendus.
Une supportrice survient, et les cyclos s’approchent ;
Prétend les animer par ses encouragements ;
Stimule l’un, exhorte l’autre, et pense à tout moment
Qu’elle fait aller la machine…. »

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Il en est, pas forcément les premiers, qui parviennent à se hisser au sommet, sur leur vélo d’orgueil. Belle revanche sur la colline !

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Pour la petite histoire, le vainqueur a accompli les 44 kilomètres en moins de deux heures, à la moyenne de 21,07 km/h et la première femme a roulé à 14,66 km/h mais, à l’école des fans de VTT, je mets tout le monde premier ex-aequo !

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Publié dans:Coups de coeur |on 24 juillet, 2008 |Pas de commentaires »

Le coquelicot

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« Le myosotis et puis la rose,
Ce sont des fleurs qui dis’nt quèqu’chose !
Mais pour aimer les coqu’licots
Et n’aimer qu’ça … faut être idiot ! … »

Si cela peut te rassurer, immense et trop méconnu Mouloudji, nous sommes au moins deux idiots. Outre que ta chanson, écrite par Raymond Asso, m’a bercé depuis mon enfance, j’ai aussi une prédilection immodérée pour le coquelicot.

« La premièr’ fois que je l’ai vue,
Elle dormait à moitié nue
Dans la lumière de l’été
Au beau milieu d’un champ de blé.
Et sous le corsag’ blanc,
Là où battait son cœur,
Le soleil, gentiment,
Faisait vivre une fleur :
Comme un p’tit coqu’licot, mon âme !
Comme un p’tit coqu’licot. »

Fleur du mâle, quand, comme dans ces vers, il figure la métaphore d’un sein dénudé d’une femme endormie dans les blés, fleur du mal pour le paysan quand il colonise, au début de l’été, ses cultures.
Etonnant destin que celui de cette fleur, poète des champs, souvent considérée comme une « mauvaise herbe » indésirable, mais n’est-ce pas le lot des poètes d’être d’abord incompris, avant que quelques coups de pinceaux impressionnistes de Claude Monet lui donne le statut d’icône.

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Dans les années 1880, chevalet sur l’épaule, Monet battait souvent la campagne vers Vétheuil, non loin de sa propriété de Giverny, pour déposer sur la toile, en un semis de taches colorées, ses cueillettes dans les prairies incandescentes, fort nombreuses en ce temps d’avant l’utilisation furieuse des pesticides. J’ai en mémoire le tableau sublime d’un petit vallon mélancolique au fond duquel se cache un champ rectangulaire de coquelicots ; peut-on retrouver aujourd’hui tel havre de quiétude ?
Je possède une œuvre infiniment plus modeste (un Monet s’est vendu 51 millions d’euros, il y a quelques jours à Londres !) mais d’une émouvante charge affective : un de ces dimanches où mes parents, à la retraite, aimaient sillonner la campagne du Pays de Bray ; il est 15h 50 à la montre au poignet gauche de ma maman ; dans son fin gant de soie, elle tient un bouquet surgi d’une mer de coquelicots, qui, encadré à un mur de mon domicile, ne fanera jamais.

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Au bout de sa longue tige (jusqu’à 80 cm de hauteur), le coquelicot dodeline ses pétales écarlates au-dessus des moissons telle la crête d’un coq. De cette comparaison d’ailleurs, serait né son nom au XVIème siécle : cocorico, coquerico, coquelicoq et enfin coquelicot !
Les anglais l’appellent corn poppy, pavot des maïs, et field poppy, pavot des champs. Il devient rosolaccio ou papavero en italien, amapola en espagnol.
Son nom latin est Papaver rhoeas, du celtique »papa » qui désigne la bouillie des enfants à laquelle on ajoutait du suc de coquelicot pour les faire dormir, et de Rhéa, la divinité antique de la terre matricielle et sauvage.

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Il appartient à la famille des Papavéracées ou pavots au même titre que son cousin oriental le Papaver somniferum utilisé depuis des temps anciens pour la fabrication de l’opium, ainsi que l’oeillette, répandue dans le nord de la France pour son huile. Il est souvent confondu avec le pavot dubium ou pavot douteux aux fleurs plus claires, et le pavot hybridum dont les pétales foncés portent des taches noires à leur base.
Le coquelicot est une plante annuelle, c’est-à-dire qu’il effectue son cycle de développement en une seule saison de mai à juillet, avec une fine tige peu ramifiée et hérissée de poils raides, et des feuilles étroites et pennées. Ses fleurs possèdent quatre pétales rouges un peu froissés qui se recouvrent partiellement et des étamines dont les extrémités ou anthères sont noir bleuté. Les fruits sont des capsules, à ne pas confondre avec les boutons de la fleur, contenant plusieurs milliers de graines, facilement disséminées par le vent, ce qui explique certaines explosions démographiques.

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Plante dite « messicole » (qui peuple les moissons), bannie des champs ou rejetée à leur périphérie par l’agriculture intensive, le coquelicot est devenue fleur de banlieue et a obtenu droit dans les cités sur les sols pauvres et caillouteux des terrains vagues, en bordure des voies ferrées et des autoroutes. Juste retour des choses de la nature, il squatte de nouveau, friches et jachères, témoignages récents d’une France agricole en déclin. Félicitons-nous qu’avec les bleuets et les papillons, ils redonnent un air de fête à ces espaces moribonds.

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Les pays du Commonwealth l’associent au souvenir des combattants tombés lors de la première guerre mondiale pour gagner cette liberté dont elle est éprise. Elle est le héros du poème In Flanders Fieds, écrit au printemps 1915 par le lieutenant-colonel John Mac Crae, médecin du corps de santé royal canadien, présent sur les champs des terribles batailles de la Somme et des Flandres où fleurissaient les coquelicots :

« Au champ d’honneur, les coquelicots
Sont parsemés de lot en lot
Auprès des croix ; et dans l’espace
Les alouettes devenues lasses
Mêlent leurs chants au sifflement des obusiers …

… A vous jeunes désabusés
A vous de porter l’oriflamme
Et de garder au fond de l’âme
Le goût de vivre en liberté
Acceptez le défi, sinon
Les coquelicots se faneront
Au champ d’honneur. »

Comment ne pas rapprocher ce poème du Dormeur du val que nous apprîmes au collège, même si le soldat d’Arthur Rimbaud a les pieds dans les glaïeuls :

« C’est un trou de verdure, où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent; où le soleil, de la montagne fière,
Luit: c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert ou la lumière pleut…

… Les parfums ne font pas frissonner sa narine.
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit. »

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Et ainsi, la métaphore du coquelicot et du sang nous ramène à l’épilogue de la chanson de Mouloudji :

«… Et le lend’main, quand j’ l’ai revue,
Elle dormait, à moitié nue,
Dans la lumiére de l’été
Au beau milieu d’un champ de blé.
Mais sur le corsag’ blanc,
Juste à la plac’ du coeur,
Y’avait trois goutt’s de sang,
Qui faisait comm’ un’ fleur :
Comme un p’tit coqu’licot, mon âme !
Un tout p’tit coqu’licot. »

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Mouloudji y voit le sein d’une femme, Yves Jamait, un des nouveaux fleurons de la chanson réaliste française avec Bénabar, « vise plus haut » :

« Le coquelicot de ta bouche
Effleure le grain de ma peau
Dès que son pétale le touche
Comme des mots
Comme des mots éclos de ta bouche
Colorant le grain de ma peau
Ce sont tes baisers qui font mouche
Rouge la peau. »

Indépendante à ne pas vouloir être domestiquée, élégante dans sa flamboyante robe délicate et soyeuse au soleil de l’été, fragile avec ses pétales soulevés à la moindre brise légère, symboliquement féminine, cette fleur est devenue l’emblème du célèbre styliste Kenzo qui la décline aux différentes étapes de sa floraison selon la contenance de ses flacons de parfum, ce qui n’est pas le moindre paradoxe pour une fleur qui ne dégage pas d’odeur particulière. Pensez-y messieurs lorsque vous souhaiterez fêter vos noces de coquelicot et vos huit ans d’union avec madame !
Le coquelicot, s’il ne peut être capturé, peut, par contre, être dégusté. Comme tous les pavots il possède des effets narcotiques provenant des alcaloïdes qu’il contient. On utilise ses pétales séchés pour èlaborer des tisanes. Il constitue aussi un calmant de la toux et des irritations de gorge.
Il est devenu le fleuron gastronomique de la ville de Nemours, en Seine-et-Marne, depuis qu’en 1872, un confiseur eut l’idée de commercialiser des pastilles au coquelicot. Aujourd’hui, on le décline en liqueur et sirop pour napper des desserts. Il se fait aussi vinaigre pour assaisonner les salades et des coquilles Saint-Jacques. Confit, il embellit le foie gras. Il paraît même que le cassis du kir et la confiture de cerises noires chère au fromage de brebis basque, commencent à se faire du souci.
Ses graines sont employées en boulangerie pour la confection de pains aromatisés.

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La « land artiste » Isabelle Tournoud (voir billet du 1er juin 2008, les « Environnementales ») y fait allusion par métaphore dans son « coin de mauvaises graines » en figeant dans une serre aux coquelicots, des chenapans dont les vêtements sont recouverts de graines de pavots.
Décidément, le « gentil coquelicot » de nos comptines d’enfance, révèle plein d’atouts insoupçonnés. Je tombe sous le charme de cette fleur rebelle, flamme passionnelle qui se meurt dès qu’une main possessive désire la discipliner en pot ou en bouquet, qu’on ne peut museler à l’image des artistes qui l’ont peinte ou chantée.

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Publié dans:Leçons de choses |on 16 juillet, 2008 |2 Commentaires »

Le Tour de France, Tours de mon enfance

Ce samedi, le Tour de France s’est élancé de Bretagne. Même si son image a bien souffert cette dernière décennie, il demeure un recueil de mythologies, comme l’écrivit Roland Barthes, et de souvenirs couleur sépia, un pan ensoleillé de notre mémoire collective. Je vous livre la mienne en vous contant ce que furent les tours de mon enfance.
Je plante le décor : dans les années 1950, j’habitais un petit collège de Seine-Maritime (on appelait cela encore Cours Complémentaire !). Les cours s’achevaient lorsque les coureurs commençaient à dessiner leur « grande boucle » de trois semaines.
Pour supporter la chaleur estivale (il faut croire que cela existe en Normandie !), je migrais de mon étouffante mansarde vers un petit dortoir, mieux ventilé, déserté par les filles pensionnaires. En quelque sorte, je prenais mes quartiers d’été emmenant avec moi, la « radio à transistors » qu’un Père Noël généreux m’avait offert (voir billet du 23/12/2007).
« Ici, la route du Tour ». Ce leitmotiv sur les ondes, a scandé les après-midi de juillet de mon enfance tel un sésame pour entrer dans ce fabuleux imaginaire que signifiait alors le Tour de France cycliste.
Je vous parle d’un temps que les moins de cinquante ans imagineront avec difficulté. La télévision apparut dans la maison familiale en 1956 et seul trois ou quatre étapes étaient retransmises en noir et blanc et encore, lorsque la clémence de la météo autorisait l’hélicoptère, qui relayait les images, à décoller. Combien de fois, des plans fixes des sommets des cols d’Aubisque et du Galibier enveloppés dans les nuages, et de cohortes de parapluies aux lignes d’arrivée, frustrèrent mes rêves de gosse.
Qu’importe, nous avions le savoir dire des radioreporters et le talent littéraire des journalistes de presse écrite pour nous conter « la légende des cycles ». Chaque jour, ils nous rapportaient les histoires épiques de « géants de la route » aux étranges noms d’ « ange de la montagne », « aigle de Tolède », « empereur d’Herentals », « grand fusil », « taureau de Nay » et même d’une « puce du Cantal » (curieux sobriquet pour un géant !). J’avais une idolâtrie pour un certain « Maître Jacques », manant fraisiériste de Quincampoix, village à vingt kilomètres de chez moi, devenu seigneur de Normandie dans son manoir des Elfes, dont les démêlés avec « Poupou » du Limousin passionnaient et partageaient la France entière qu’elle soit sportive ou non.
Pas de caméra au-dessus du peloton ou dedans, pas de caméraman perché sur une moto filmant les échappés, pas de GPS donnant en temps réel les écarts et la distance restant à parcourir ! Mon cœur battait fort à l’écoute de la chanson de geste fredonnée, tout l’après-midi, par les voix enthousiastes de Fernand Choisel sur Europe 1, Guy Kédia sur Radio Luxembourg (l’ancêtre de RTL), Georges Briquet sur Le Parisien (l’aïeul de France Inter). Véritable métaphore du sport en chambre, je suivais le Tour de France, allongé sur mon lit.
J’empruntais la montre avec trotteuse de mon père pour contrôler moi-même les écarts entre échappés, peloton et attardés victimes de défaillances, aux postes de chronométrage de fortune, café, pont, passage à niveau, fournis par les radioreporters. Je notais hâtivement le classement de l’étape puis, à l’aide du quotidien régional Paris-Normandie ou L’Equipe, j’établissais mon classement général provisoire, excellent entraînement sur les nombres complexes ! … que plus tard en fin de journée, je confrontais à celui inscrit à la craie sur une ardoise dans la vitrine du marchand de journaux.
L’école était finie et pourtant, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, je continuais à m’instruire inconsciemment. Le Tour était un incomparable prétexte à réviser la géographie de la France, ses régions, ses départements, ses villes et leurs spécialités, son climat (ah ce goudron qui fondait en traversant la plaine torride de la Crau !), ses plaines, ses forêts, ses cultures et ses industries, ses cols et leurs altitudes, ses vallées etc..… Que de connaissances acquises avec plaisir en écoutant la radio et en consultant le parcours de l’étape découpé dans le journal ! C’était de la pure géographie « vidalienne » dans toute sa splendeur.
Je découvrais aussi les drapeaux de chaque nation à travers les couleurs des maillots ; jusqu’en 1961, la course se disputa par équipes nationales et régionales. J’aimais la description des maillots sur la liste des engagés ; je me souviens du bleu nattier et la ceinture noire jaune rouge de la tenue belge, de l’azur et or des coureurs provençaux. Il y avait parfois de curieuses alliances : ne pouvant constituer une équipe complète, suisses et luxembourgeois s’associaient souvent ; de même, Hassenforder, un alsacien fantasque, portait secours aux bretons et normands sous la bannière de l’équipe de l’Ouest.

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La ligne d’arrivée franchie, commençait alors l’étape de « mon Tour de France à moi » qui revêtait une forme différente selon le temps qu’il faisait dans mon Pays de Bray natal.
Les jours de pluie, j’ouvrais une grande boîte en bois d’où je sortais un peloton de cyclistes en plomb portant les mêmes maillots que les vrais champions. Alors, à travers la maison et les escaliers, se déroulait un long serpentin multicolore. Je notais sur un cahier de classe, l’ordre d’arrivée en regardant, les petits papiers portant le nom des coureurs, que j’avais collés sous les socles. A priori, cela était parfaitement anonyme mais j’avais vite fait de mettre aux avant-postes, toujours le même maillot tricolore qui s’emparait bientôt du maillot jaune … vous avez deviné, inutile de retourner le coureur, il se nommait Jacques Anquetil ! Près de cinquante ans plus tard, lors du déménagement de la maison familiale, j’ai retrouvé avec émotion, dans le grenier, cette boîte avec les petits cyclistes et leur nom en-dessous.
Par beau temps, j’enfourchais mon petit vélo vert qui avait appartenu à mon frère aîné, je devrais plus justement dire bicyclette si je m’en tiens aux critères énoncés par René Fallet dans un livre délicieux : « Ne dites pas j’ai un vélo si vous possédez une chose informe munie de pneus ballons, d’une sonnette et d’un porte-bagages. Le vélo de course, c’est une femme, la bicyclette un travelot en bottes d’égouttier ! ». Cyclistiquement parlant, je ne fus guère précoce et ne connus ma première femme qu’une trentaine d’années plus tard !!!
Pendant deux bonnes heures, je moulinais gaiement dans les deux cours de l’école que je sillonnais en tous sens. Pour les étapes de montagne, je sortais dans le quartier ( la circulation automobile était fort réduite) et j’escaladais à plusieurs reprises, une ruelle en forte pente au nom évocateur de rue du Bout de l’enfer ! C’était mon «Tourmalet».
A l’époque, on ne pouvait pas se procurer les tenues officielles des coureurs ; qu’à cela ne tienne, j’avais mis à contribution les talents de couturières dans mon voisinage, pour me tricoter les maillots les plus prestigieux dont je puisse rêver. Une tante m’avait confectionné la tenue bleu blanc rouge du champion de France et ma mère, celle arc-en-ciel de champion du monde. Quel palmarès à sept ans ! Cependant, le plus beau des cadeaux me vint d’une institutrice originaire de Grenoble, adjointe de ma maman. Chère Mademoiselle Millet, si vous êtes toujours de ce monde, sachez que je pense encore à votre magnifique maillot bouton d’or sur lequel vous aviez poussé la perfection à broder les initiales H.D, Henri Desgranges, le fondateur du Tour de France en 1903.
Bref, j’avais un vague air d’un vrai coureur que des piétons d’un certain âge, encourageaient avec des « vas-y Bobet » ou « vas-y Robic », les plus jeunes préférant un « vas-y Poupou » … à mon grand désespoir, il y avait rarement de « allez Anquetil » ! Heure du goûter oblige, pour faire comme les champions, je remplissais une musette ou mes poches poitrine (les maillots d’alors donnaient aux coureurs des airs de kangourou !) de tartelettes et de fruits, d’une cuisse de poulet quand cette volaille figurait au menu du déjeuner. Coureur « propre », je ne poussais pas le souci du détail à y cacher quelque fiole de produits illicites ! Je croisais sur le dos, une chambre à air de rechange comme les coureurs de l’époque qui n’avaient pas une assistance immédiate de leurs directeurs sportifs et mécaniciens, et perdaient parfois de nombreuses minutes à cause d’un dépannage tardif. C’était par pur mimétisme car, en cas de crevaison fréquente sur les chaussées d’alors, je rejoignais en marchant l’atelier de réparations de cycles de Monsieur Gautier, rue de l’Abbé Féret. Autant vous dire que « mon » étape s’achevait brutalement !

Dans « mon « Tour de France, je cumulais les rôles de coureur et de suiveur. En effet, tout en pédalant, je commentais les faits et gestes de « ma » course avec le même lyrisme que celui déclamé sur les ondes peu de temps auparavant. J’ai peut-être raté une vocation si j’en crois des voisins qui, très longtemps après , m’avouèrent qu’ils étaient sous le charme de mon dithyrambe.
Au retour à la maison, peu avant le repas du soir, c’était l’heure d’écouter en compagnie de mon père, l’émission spéciale consacrée à l’analyse de l’étape du jour par Georges Briquet, une prospective sur celle du lendemain qui me mettait déjà l’eau à la bouche, ainsi qu’une série d’interviews de coureurs sur leurs heurs et malheurs. C’était l’ère d’avant les techniques de communication où l’on se gaussait de l’élocution maladroite de coureurs « contents d’avoir gagné » ou « espérant faire mieux la prochaine fois » ! J’étais fier quand le professeur qui sommeillait en mon père, évaluait péremptoirement par un « il est intelligent, il s’exprime bien », les propos de … Jacques Anquetil, bien sûr !
En soirée, après le dîner, j’écoutais sur Europe 1, l’émission « Musicorama », sorte de troisième mi-temps du Tour, qui retransmettait en direct, le concert de variétés offert par la station, à chaque ville étape. C’était le temps de Marcel Amont, des Compagnons de la chanson, des Frères Jacques, de Dalida, de Gilbert Bécaud, de Fernand Raynaud, de Johnny aussi, déjà ! … puis je m’endormais, la tête plein de rêves, demain serait un autre (beau) jour du Tour !
Le matin était réservé à la lecture de la presse écrite, à commencer par le quotidien régional « Paris-Normandie » qui consacrait plusieurs pages à l’événement en privilégiant les performances des coureurs normands … vous imaginez comme j’étais gâté avec les exploits d’Anquetil ! Ensuite, je dévorais « L’Equipe », journal co-organisateur de l’épreuve. Après un regard attentif sur le classement général, je m’intéressais à l’article toujours avisé de Pierre Chany, le « journaliste aux 50 Tours de France » puis à la chronique d’Antoine Blondin dont je vous ai déjà entretenu dans d’autres billets. Invité à remplir le questionnaire de Proust, à la question « Quelle est votre occupation favorite ? », il répondit « Suivre le Tour de France » ! De lui, Chany justement , écrivit dans la préface d’un recueil de ses chroniques : « Il paraît que nul n’est irremplaçable dans ce monde. Le jour où Blondin cessera d’écrire à propos du Tour de France et du sport en général, on s’apercevra combien est fausse cette affirmation. »
Si j’ai un goût prononcé pour le mot précisément évocateur, la référence culturelle, le calembour littéraire, Blondin et ses billets n’y sont probablement pas étrangers.
« Le cycle des légendes bretonnes rapporte que les chevaliers de la Table ronde (la maison d’édition de Blondin s’appelle aussi La Table Ronde !), avant de partir en expédition, se rassemblaient au plus profond de la forêt de Brocéliande pour s’imposer des épreuves préalables … Hier, aux portes de Rouen, on a surtout parlé braquets dans la cuvette forestière criblée de soleil (vous voyez qu’il fait beau en Normandie ! n.d.l.r) où serpente le circuit des Essarts et, si une épreuve fut effectivement imposée aux champions qui allaient s’élancer vers Caen, elle avait surtout pour objet d’affermir des postérieurs échauffés par trois jours de présence en selle, et que nos paladins eussent volontiers trempés dans la première fontaine…
Au moment où le paganisme du paysage allait s’imposer définitivement, on annonça que la messe allait être dite au revers des tribunes. La ville aux cent clochers trouvait une chapelle inattendue… Car, cette année, nous avons un prêtre dans la caravane. En fait, l’abbé Joubert, qui grimpe dans les Jeeps des directeurs sportifs, exerce les fonctions de commissaire et, s’il met la main aux burettes, c’est pour les tendre aux mécanos qu’il est chargé de surveiller. Il change d’équipage tous les jours, comme ces prêtres-ouvriers qu’un évêché soupçonneux déplace d’une paroisse à l’autre. La raison en est peut-être qu’on craint qu’ils n’accomplissent de retentissantes conversions parmi ces ouailles rugueuses qui ont plus souvent sur la poitrine, un sifflet qu’une médaille pieuse, mais plus vraisemblablement, est-ce le règlement qui l’exige. Il dit sa propre messe le matin avant le départ. Ensuite, avec sa bonne tête de moine-soldat au nez cassé, il redevient l’évêque Turpin de la chanson de Roland, le frère Jean des Entommeures de nos hordes.
Que la chevalerie entretienne une connivence avec la bicyclette, nous en avons eu la confirmation … Les Essarts se sont soudain identifiés à la forêt de Brocéliande que nous espérions, et nous avons vu jaillir de l’escadron Amadis de Gaul, Bauvin de Lorraine, Ockers de Flandres, Antonin Rollon, sans compter toute l’équipe de l’ouest, dont la présence et la victoire, nous assurent que si le cycle de la Légende bretonne s’estompe, la légende du Cycle breton se porte bien. Hassenforder, n’était peut-être pas le roi Arthur, mais c’était sûrement Gengis-Caen.
»
Epique évocation d’une étape partie de l’ancien circuit automobile de Rouen-Les Essarts à laquelle j’étais présent. Car, parfois, suprême bonheur, je voyais le Tour « en chair et en os ». Il traversait notre région, toujours en début d’épreuve, ainsi en avait décidé la géographie cycliste qui imposait qu’on parcourût les plaines septentrionales avant de gagner les montagnes. De temps en temps, avec l’accord des autorités locales de l’Education nationale, nous faisions l’école buissonnière pour voir passer le Tour lorsqu’il avait la drôle d’idée de commencer avant la fin des cours. Nous attendions plusieurs heures à ramasser les objets de « réclames » lancés par la caravane publicitaire, pour admirer pendant vingt secondes un peloton multicolore. Chacun ensuite, énonçait la liste des coureurs qu’il avait reconnus, dans la mienne, figurait toujours … Anquetil !

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Un 14 juillet, mon père m’emmena dans la vallée de Chevreuse. « Le peuple attend que Poulidor, que l’on a très longtemps fait passer pour un sans-culot, prenne la Bastille. La vox populidor ne s’en cache guère et son exaltation n’est pas pour nous déplaire à condition qu’elle ne s’entache pas de goujaterie à l’endroit de l’extraordinaire aristocrate de la bicyclette qu’est Jacques Anquetil ». Vous avez deviné, c’est encore du Blondin, la veille de la « lutte finale » dans une inoubliable course contre la montre. Ce jour-là, je vis tous les coureurs un à un jusqu’au dernier dans son beau maillot or, symbole de la première place, inutile de le nommer puisque son éternel rival connut « la gloire sans maillot jaune ».
A mon âge adulte, la vie me guérit de mes frustrations d’enfant natif d’une région plate au sens « cycliste » du terme, en me faisant croiser une charmante pyrénéenne. Ainsi, je pus humer enfin le parfum inégalable des passages au sommet des cols.
Après avoir loué la verve journalière d’Antoine Blondin, il me faut également évoquer la lecture bihebdomadaire de « Miroir Sprint » et « But & Club » de couleur bistre le mardi et verte le vendredi. J’y retrouvais en images, le compte-rendu de la grande saga pédalante avec ses exploits, ses drames, ses paysages aussi. Comme il y avait des artistes de la plume, il existait de talentueux photographes auteurs de sublimes clichés des coureurs à travers la « douce France ». Il y avait les incontournables, le passage du peloton sur le pont de Dinan, les casquettes surgissant des blés de Beauce, le champion dans le décor lunaire de l’Izoard ; il y en avait de cocasses, le peloton à l’arrêt, prenant un bain de pied dans la Méditerranée, des coureurs chassant la canette à l’intérieur des cafés les jours de canicule, le peloton s’étirant entre deux rangées de vieilles bretonnes avec leurs coiffes folkloriques.

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Afin d’étancher ma soif inextinguible de culture « tourdefrancesque », je me glissais aussi dans l’immense grenier attenant à ma chambre. De cartons, je sortais avec délicatesse, de véritables reliques, les numéros spéciaux sur les Tours de France d’antan. Coppi, Bartali, Kubler, Vietto devenaient des héros familiers en lisant les romans du Tour, « Bouton d’or », « L ‘enfant qui a grandi », « De souffrance … et d’or », les savoureuses histoires racontées à Nounouchette par Abel Michea ainsi que les petits chefs d’œuvre des « Compagnons du Tour » de Maurice Vidal telles les aventures contées par George Sand à propos de ceux qui, pour avoir le droit d’appartenir à une corporation, devaient accomplir d’abord leur Tour de France. Ainsi, les vieilles dames de l’Izoard :
« J’ai refait avec la même ferveur que chaque année, la longue route qui serpente le long du joli Guil, toujours aussi vif, toujours aussi vert, toujours aussi poissonneux (priez pour nous pauvres pêcheurs !). Nous attendions les coureurs à Guillestre au pied du col fameux et nous étions bien au dernier virage du pays, sous un balcon fleuri où de vieilles dames tricotantes discutaient gravement du Tour de France et de ses habitudes.Pour vous, le Tour de France est une chose monumentale, un peu mystérieuse, qui se déroule au loin, et dans le meilleur des cas est passé ou passera une fois par votre pays, à condition qu’il ne soit pas trop au centre, pas trop sur les bords, qu’il soit sur la route d’une grande ville étape, et que vos commerçants se cotisent pour offrir une prime. Pour les gens de la montagne, il en est autrement. C’est le Tour de France qui va chercher la montagne. Les montagnards n’entretiennent pas de relations avec les organisateurs. Ils attendent sur place, certains que, comme chaque année, le Tour passera chez eux, à peu près à la même époque, exactement comme le représentant de machines à coudre ou le Grand Cirque des frères Amar. Donc les villageoises que j’écoutais babiller, tandis que la radio m’annonçait que huit échappés franchissaient le pont sur la Durance, parlaient du Tour. Le passage de la course, chaque année, en route vers l’Izoard, est tellement une habitude que j’ai pu entendre l’une d’elles faire cette remarque : »ils ne passent jamais avant onze heures, onze heures et demi… ». Il y avait tant d’assurance dans cette affirmation qui a vite fait de ramener les stratégies cyclistes à la hauteur d’une habitude campagnarde paresseuse. C’était si joli que les premiers passèrent effectivement à l’heure dite devant le sourire et l’air blasé de la charmante vieille dame. »
Je suis devenu, au quizz, un spécialiste incollable sur le palmarès du Tour ; 1922 : Firmin Lambot, 1928 : Nicolas Frantz, 1935 : Romain Maës, 1936, attention au piège : Sylvère Maës, 1956 : Roger Walkowiak ! Sachez que je conserve toujours jalousement ces trésors en attendant qu’ils fassent un jour le bonheur de quelque amateur de vide-greniers.

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Le Tour bien qu’achevé depuis quelques semaines, continuait à être très présent dans mes pensées lorsqu’en août, nous partions, en famille, en voyage à travers la France. Mes yeux s’écarquillaient dans les cols. La chaussée était recouverte d’inscriptions peintes à la gloire des héros de juillet, journaux et prospectus publicitaires dispersés par le vent, polluaient encore les sommets. Mon imaginaire d’enfant replaçait les coureurs dans le paysage … c’est dans ce virage que Bahamontès a démarré ! On s’arrêtait quelques minutes devant le monument dédié à Henri Desgranges au sommet du Galibier, ou à Sainte-Marie de Campan devant la forge où Eugène Christophe répara sa fourche brisée dans le Tourmalet.
En 1997, il y avait quarante ans que « Maître Jacques » Anquetil avait remporté son premier Tour de France ; depuis dix ans, il reposait au cimetière de Quincampoix ; mon père avait quitté ce monde voilà trois ans. Cette année-là, le Tour vint à moi, chez moi, presque pour moi ! La première étape s’achevait dans ma ville natale et la maison familiale située dans le dernier kilomètre, constituait un poste d’observation incomparable. Dans la nuit précédente, ce fut un défilé incessant de camions. Au lever, nous découvrîmes notre rue parée de barrières, portique gonflable symbolisant la flamme rouge, panneaux annonçant la distance à parcourir, camions sophistiqués transformés en podium d’arrivée et cabines de téléreporters, des kilomètres de câbles.

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Je suivis sur le téléviseur du salon, les coureurs sinuant sur les petites routes brayonnes que j’avais tant sillonnées dans ma jeunesse, avant de les voir à la fenêtre, dévaler l’avenue des Sources, dans un sprint effrayant. Peu après, je rôdai aux abords de la ligne d’arrivée. Pas de tour d’honneur du vainqueur sur son vélo avec son bouquet de glaïeuls ; les lauréats du jour étaient présentés à un parterre de notables et VIP sur un podium bariolé de logos publicitaires.Pas un coureur « content d’avoir gagné », tous s’étaient réfugiés dans des cars pullman laboratoires aux vitres fumées !

On avait cassé mon jouet. J’en retrouvais quelques morceaux, un peu plus loin. « Poupou » , un papy, revêtu d’une chemisette… jaune, offrait des tasses de café Grand-mère ! Tout près, des rires m’interpellèrent. Une bande de joyeux garnements presque septuagénaires racontaient leurs blagues d’anciens combattants cyclistes à une dame aux cheveux argentés. Je les regardais les yeux embués d’une profonde nostalgie : je reconnus Bauvin de Lorraine, Darrigade le « lévrier landais », Privat « René la châtaigne » ; il y avait même Bergaud, la « puce du Cantal », tous anciens équipiers serviteurs de « Maître Jacques ». La « dame blanche » était la veuve de Jacques Anquetil. Bientôt, se joignit au groupe, un petit monsieur ventripotent, chauve et barbu, je ne sais pas s’il aurait pu escalader « la rue du Bout de l’Enfer », mon Tourmalet ! C’était Charly Gaul, « l’Ange de la montagne » !!!

 

 

 

 

Publié dans:Coups de coeur |on 9 juillet, 2008 |1 Commentaire »

Ingrid Betancourt est libre

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Après avoir été séquestrée pendant six ans quatre mois et neuf jours, Ingrid Betancourt a été libérée par l’armée colombienne.
Proches et soutiens se sont rassemblés ce jeudi après-midi sur le parvis de l’Hôtel de ville, à Paris, pour fêter la fin de son calvaire.

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Publié dans:Coups de coeur |on 3 juillet, 2008 |Pas de commentaires »

Bruce Springsteen, Prince du Parc

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Sept mois après son « magic » concert de Bercy (voir article du 19 /12/2007), Bruce Springsteen retrouvait Paris, vendredi dernier, dans sa tournée des grands stades. Après le San Siro de Milan et avant le Ullevi de Göteborg, il a investi le Parc des Princes, le type même d’arène propre à mettre en valeur son exceptionnel talent de showman.
Malgré le prix élevé des billets et la surprenante discrétion des medias dans la promotion de l’événement , ce sont 50 000 spectateurs qui ont rallié l’enceinte de la Porte d’Auteuil, soit quasiment le double de l’affluence attirée, la semaine précédente, par « Tokio Hotel » présenté comme le plus grand groupe depuis les Beatles !!!
En ce qui me concerne, je m’étais procuré, dix minutes après l’ouverture de la location en décembre, un précieux sésame en tribune présidentielle, moyennant 89 euros mais … c’est bien connu, quand on aime, on ne compte pas !

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A quelques mètres de moi, s’installe bientôt un parterre de personnalités people. Ma voisine envoie un sms … « je suis à cinq sièges de Maxime Leforestier ». Je n’ose la détromper, « Wight is Wight » et Leforestier is Michel Delpech !

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Ce soir, il n’y a qu’une étoile : Bruce Springsteen, 59 ans en septembre, 35 ans de carrière, accompagné de son mythique orchestre le E Street Band, orphelin du claviériste Danny Federici vaincu par le cancer en avril dernier.
Dans la douceur de cette fin de journée de juin, la foule attend paisiblement, les jeunes curieux de comprendre enfin pourquoi ce surnom de « boss » de la musique pop rock, les moins jeunes qui savent, impatients de connaître le contenu de la tournée du patron. En effet, il ne ressert jamais les mêmes verres faisant de chacun de ses concerts, un événement unique et imprévisible au gré de son humeur et de celle des fans du pays ou de la ville qu’il traverse.
21 heures ! Le soleil darde ses derniers rayons sur les travées de la tribune d’en face surmontée d’un immense slogan : « Ici, c’est Paris » comme le suggèrent les accents devenus leitmotiv d’un limonaire tandis que les musiciens rejoignent leurs instruments dans la pénombre.

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En arrière-plan, au fond de la scène, un ciel bleu moutonné de quelques nuages blancs d’été.
Pas d’hystérie collective mais comme une émotion respectueuse lorsque, sur les deux écrans géants surmontés des drapeaux américain et français, encadrant la scène, surgit notre vieil ami Bruce qui nous déroute déjà avec le très ancien et sombre « Adam raised a Cain » né sur un jeu de mots :

« L’été qui vit mon baptême
Mon père me tenait contre lui
Tandis qu’on me trempait dans l’eau
Il me raconta comment je pleurai ce jour-là
Nous étions prisonniers de l’amour, un amour enchaîné
Il se tenait debout dans l’embrasure de la porte, j’étais
Avec le même sang chaud qui coulait dans nos veines
Adam pique sa crise … »

Adam engendra Cain, Adam fait du boucan, les enceintes aussi, ce sera le seul léger bémol de la soirée ! On n’est pas salle Pleyel, on est dans l’arrière-salle d’un café sur la route 66 et on écoute maintenant « Radio nowhere », chanson hommage aux bons vieux rocks d’autrefois, puis « No Surrender », « nous avons fait un vœu, nous avons juré de toujours nous rappeler,on ne recule pas, on ne se rend pas ».

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Foin des puristes du son, ce soir, Springsteen abolit les barrières le séparant de son public, il a envie de jouer avec ses amis et au milieu d’eux. De sa démarche chaloupée de « déménageur du New Jersey », il commence sa sarabande d’un bout à l’autre de l’avant-scène. Pour l’instant, les fans infiniment respectueux tendent les mains mais ne le touchent pas. Il danse comme un « Spirit in the night », en écho, ils lui répondent à l’envie « all night ». Les écrans renvoient les images de visages heureux, parfois émus comme celui d’une petite fille perchée sur les épaules de son papa. Pendant quelques secondes, l’immense Bruce Springsteen est seul au monde avec elle !

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La voilà, la surprise du chef : ce soir, pas de menu imposé, le patron joue à la carte ou plutôt à la pancarte que ses fans brandissent avec la chanson de leur choix. S’en suit toute une série de « goodies et oldies » ! inaugurée, qui y aurait pensé ?, par « Rendez-vous » :

« J’avais rêvé que notre amour durerait toujours
J’avais fait un rêve et ce soir, ce rêve se réalise
Aussi tu me serres bien fort
La nuit nous appartiendra, petite,
Ooh je veux un rendez-vous. »

Dans son délicieux français plus qu’approximatif, Springsteen, d’humeur câline en ce début d’été, ose : « Françaises, vous êtes très jolies ! » et enchaîne les rendez-vous avec elles aux quatre coins du podium. Première conquête, l’incandescente « Candy’s room ». Comme le rythme de ce morceau qui s’accélère progressivement, notre rocker de charme change de braquet.
Soutenu par le saxo plaintif de Clarence Lemons, il console maintenant « Janey, don’t you lose heart » :

« Jusqu’à ce que les rivières s’assèchent
Jusqu’à ce que les rayons du soleil soient arrachés du ciel
Jusqu’à ce que toutes les angoisses que tu as ressenties se libèrent
Et aillent s’effondrer dans la mer
Ecoute-moi bien
Janey, ne perds pas courage. »

Puis, direction « Mary’s Place », « turn it up, turn it up, monte le son, monte le son, rendez-vous chez Mary, on va faire la fête ! »
C’est gagné, il a « allumé le feu » dans le Parc. Trop même pour son batteur qui, un peu déboussolé par la « playlist » improvisée, se trompe de morceau : « Not « I’m on Fire » but « Fire » ! lui hurle le chef.
Springsteen, très complice des cameramen qui filment pour les écrans, pose allongé au sol avec en arrière-plan, son public en liesse, bras levés.
Un instant de récupération : en français, « Je suis venu pour vous » et il s’installe au piano pour le solo de « For you ».

Un harmonica dans la nuit, au fond du décor, un coucher de soleil rougeoyant a succédé au ciel bleu. Ambiance feu de camp qui ne peut déplaire à Hugues Aufray tout proche de moi dans sa tenue Harley-Davidson. C’est l’heure toujours merveilleusement mélancolique de « The River », des dizaines de milliers de murmures au bord de cette rivière où Bruce plongea avec Mary quand il avait 17 ans.

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Les accus sont rechargés, « it’s all right » pour une dernière heure de folie, celle où, incomparable, Boss oblige, il fait la différence. Comme à ses plus belles heures, notre cow-boy sprinte sur le devant de scène pour finir, les bras levés, dans une glissade de plusieurs mètres sur les genoux. Quelle marque de jeans lui proposera de tourner un spot publicitaire ?
Désormais, chères parisiennes dans vos vêtements d’été, vous osez lui caresser les chevilles et lui palper les mollets tandis qu’il enchaîne les tubes, « Badlands », « Out in the street », bien évidemment « Girls in their summer clothes », Born to run accompagné par son vieux copain Elliott Murphy résidant près de Saint-Etienne, puis Bobby Jean durant lequel Clarence Lemons crache génialement ses poumons.

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Les projecteurs éclairent le stade, ivre de bonheur, « Dancing in the dark ». Curieusement, Springsteen s’éloigne de ses fans là où, à la fin des années 80, il s’en rapprochait « Come on now baby gimme just one look » et hissait par la main l’une d’elles pour entamer une danse enflammée. Il y a près de trois heures que le concert a commencé. La foule compte « one two three four », c’est parti pour un final de délire, le joyeux « Land of America » comme un immense feu de Saint Jean avec violoneux et accordéon.

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Epuisé et radieux, Bruce lance en guise d’au revoir, un « Paris je vous aime » ! Les jeunes n’oublieront jamais leur première rencontre avec le « patron » du rock, ils savent pourquoi maintenant.
Je quitte les gradins ; « effet Springsteen » peut –être, c’est vrai que les françaises sont jolies !
Tu es un « chic type » Bruce. Reviens-nous bientôt quand celui que tu soutiens ardemment, celui qui parle d’une Amérique comme tu l’envisages dans tes chansons, le sénateur Barack Obama, aura succédé à Bush.

Charles Villeneuve et Paul le Guen, respectivement président et entraîneur du Paris-Saint-Germain, club résidant du stade, que je croise à la sortie, auront peut-être découvert la clé du succès pour leur équipe : talent, sincérité, énergie, générosité !

Les traductions des chansons sont tirées d’un site sympathique « Bruce Springsteen en français dans le texte » dont voici l’adresse : http://www.brucespringsteensite.com

Lire aussi le billet : « Magic » SPRINGSTEEN à Bercy du 19 décembre 2007 

 

 

 

 

Publié dans:Coups de coeur |on 1 juillet, 2008 |Pas de commentaires »

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