Transhumance du Haut Salat (Ariège)

Chaque week-end, dès que les beaux jours arrivent, les petites routes du Couserans connaissent l’affluence avec la transhumance des citadins toulousains vers les granges qu’ils ont rénovées parfois à prix d’or. Mais, durant la première quinzaine de juin, les bouchons sont d’un autre type avec la montée de milliers de brebis vers les estives.
Ce vendredi-là, les aléas de la vie m’ayant obligé à être « ariégeois » à cette époque, je me réjouis de vivre l’événement du pastoralisme qu’est la dernière des transhumances de la saison, celle du Haut Salat.
La transhumance est une des activités les plus anciennes de l’humanité. Du latin trans (de l’autre côté) et humus (la terre, le pays) c’est la migration estivale des troupeaux d’ovins, bovins et équins vers des prairies de qualité supérieure.
La pluie de la Saint Barnabé s’étant tue (voir billet du 19 juin 2008), je quitte la ferme familiale au petit jour pour partir à la rencontre de la « Fanfanshumance » du troupeau de 800 brebis de « Fanfan » Martres, une procession à pied de 60 km et 3 jours, entre le petit village de Belloc près de Betchat jusqu’à l’estive du Mont Rouch à proximité du Port de Salau.

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Aujourd’hui, « Fanfan » effectue sa trente neuvième transhumance. Au début, il partait de nuit, une pile à l’avant, une pile à l’arrière, un peu de ravitaillement et quelques chiens, dans l’indifférence totale de la population. Vers les années 1980, une voiture transportant le ravitaillement, commença à suivre le troupeau, puis d’autres pour signaler le passage des bêtes qui marchaient de nuit hors les heures de grande chaleur et d’intense circulation routière. Malgré tout, les brebis ne s’arrêtaient pas et ne se reposaient donc pas.
Dans les années 1990, « progrès oblige », vint le temps où les bêtes montaient aux estives en camions mais elles stressaient et s’étouffaient pendant le trajet. Bientôt, quelques personnes soucieuses d’un équilibre entre modernité et tradition, relancèrent l’idée de la transhumance à pied avec la création de « Transhumance en Haut Salat » et la réouverture d’un itinéraire traditionnel nord-sud, longeant le torrent du Salat jusqu’aux pâturages de montagne proches de la frontière espagnole.

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Je me poste devant la table d’orientation du Cap Blanc sur la ligne de crête d’où je jouis d’un superbe panorama. Le soleil du matin joue à cache-cache avec les … moutons nuageux (poussés vers l’est par le vent, ils transhument aussi !), offrant une palette variée de verts aux prairies et collines de la vallée du Bas Salat. Parfois, un accroc au rideau de cumulo-nimbus laisse apparaître vers l’ouest, le Pic du Midi de Bigorre. L’instant serait magique s’il n’était pollué par la ronde infernale de deux débroussailleuses nettoyant une aire de pique-nique voisine … heureusement, la nature va vite retrouver son calme.
Au rythme de 3 kilomètres par heure, les brebis devraient passer dans une heure. Ici, ni caravane publicitaire vantant le « Bâton de berger », le « Mouton à cinq pattes » ou « Bergère de France » , ni tournoiement d’hélicoptères au-dessus des têtes … le Tour de France ne passera là que le 16 juillet … un conseil, installez-vous ce jour-là devant votre télévision juste pour admirer les paysages magnifiques traversés, lors de cette étape, par un troupeau autrement vitaminé!
Bientôt, me parviennent des signes avant-coureurs ou … « avant-moutons » ( ?) avec, de plus en plus proche, la « symphonie pastorale » des sonnailles aux cous des brebis. Toutes n’en possèdent pas. Le berger poète vous dira que c’est pour que le vent raconte l’histoire de leur montée pas à pas. En fait, ces cloches en tôle martelée sont accrochées aux brebis les plus élégantes ainsi qu’à celles, chefs du troupeau, pour entraîner leurs congénères.

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Quel bon « Génie des alpages » m’a permis de vivre ce moment de plénitude ? Les puristes vont me rappeler qu’aujourd’hui, nous sommes dans les Pyrénées mais, d’abord, « l’alpage » a acquis un sens plus universel, ensuite, je ne pouvais pas omettre ce clin d’œil aux inénarrables bandes dessinées de F’Murr contant la vie du berger Anathase Percevalve et de son chien lettré, amoureux des calembours, gardant un troupeau constitué d’un bélier macho et de brebis acariâtres dont la principale occupation est le lynchage des étrangers de tout poil (touristes, fonctionnaires, bêtes sauvages) … la fiction est bien plus proche de la réalité qu’on croit.

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Au bout de la ligne droite, une voiture aux feux clignotants annonce leur arrivée. Les brebis sont là, précédées par une rangée de bergers revêtus de gilets lumineux, tenant leur bâton à l’extrémité duquel, chez certains, est fixée la ganche ou « ganchou », un crochet de métal qui permet d’attraper les bêtes par la patte pour les tondre ou les soigner en évitant le désagrément d’une ruade. Les chiens ne tolèrent aucune échappée, le peloton (pardon, le troupeau !) passe groupé. La plupart des 800 brebis de race tarasconnaise, toison écrue marquée de la lettre bleue M (comme Martres) appartiennent au même élevage … juste, quelques moutons noirs qui ne portent pas malheur, au contraire, puisque la légende dit qu’il en fallait toujours dans un troupeau pour conjurer les effets de la foudre … et puis, pourquoi la France ovine du XXI ème siècle ne serait-elle pas aussi, « black, blanc, beur » ! D’autres bergers accompagnés d’amis, voisins et randonneurs ferment le cortège qui s’arrête quelques dizaines de mètres plus loin … heure du casse-croûte oblige.

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Les ovins s’égayent dans les talus, prés et sous-bois environnants, les humains se rassemblent autour de quelques tréteaux et sortent de leurs poches « capucin » ou « laguiole » pour couper au bout du pouce, un morceau de ventrèche et de saucisse grillée. C’est un moment privilégié de convivialité où les éleveurs et bergers peuvent dialoguer avec les gens du pays et les vacanciers sur les métiers du pastoralisme ainsi que leur cohabitation en milieu montagnard.

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Sans endoctrinement, le « pasteur » éveille ses ouailles du jour aux « pégadès », terme d’origine occitane, « empegar » coller, « pego » colle, désignant les blasons populaires et les marques de reconnaissance et de propriété apposés sur les moutons destinés à transhumer.

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Il évoque aussi son « bras droit à quatre pattes », le chien qui l’assiste. Pour le travail, deux races sont prépondérantes, le berger des Pyrénées ou labrit de petite taille et de caractère difficile supplanté de plus en plus par le Border Collie. Originaire des Highlands d’Ecosse, ce petit chien noir et blanc, rapide, tenace, réceptif et docile, est un excellent encercleur et sait trier et isoler les bêtes dans le troupeau. Son seul défaut est de ne pas aboyer, ainsi la garde et la protection du troupeau sont confiées au « Montagne des Pyrénées » dit Patou, de forte corpulence et à la belle fourrure blanche qui, malgré ses airs placides, peut être féroce quand il sent les bêtes menacées.

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Il est temps de reprendre la route vers la cité de Saint-Lizier où le troupeau passera la nuit au pied du Palais des Evêques et du superbe cloître roman inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Le lendemain, je fais sonner le réveil aux mâtines pour monter vers d’autres troupeaux plus loin dans la haute vallée du Salat. Heureuse surprise, dans la traversée de Lacourt, la route est barrée pour laisser passer la transhumance de 40 vaches gasconnes qui franchissent le pont pour emprunter la route des tunnels sur la rive droite du Salat, neutralisée à leur intention. Je longe la rive gauche puis dépasse Oust et Seix où quelques bénévoles mettent la dernière main pour les animations et festivités qui accompagnent l’activité pastorale proprement dite.
Je bute bientôt sur un premier troupeau filant bon train qui, à hauteur du Moulin de Lauga, traverse le gave pour rejoindre la cabane d’Areou par le sentier de la vallée d’Estours et le bois de Bibet.

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Au pont de la Taule, à hauteur de la route qui conduit à la station de sports d’hiver de Guzet-Neige, je m’immisce dans le cortège qui mène un troupeau de 1 000 brebis vers l’estive de Pouilh. Décrassage assuré pour les poumons du parisien d’adoption que je suis, avec cette marche dans la vallée encaissée, en bordure du Salat impétueux qui fera bientôt le bonheur des kayakistes. L’allure est soutenue, juste interrompue le temps que le berger ramène dans le droit chemin, les quelques bêtes qui goûtent à l’herbe tendre des talus.

 

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Les gens de Couflens n’appartiennent pas à la France qui se lève tôt … la mine fripée, en robe de chambre ou chemise de nuit, ils regardent de leurs fenêtres, le spectacle pittoresque de ce torrent laineux inondant l’artère principale de leur village.
J’occupe une place privilégiée auprès d’un sympathique berger qui, durant plusieurs kilomètres, va me conter des vraies histoires d’ours propres à effrayer les enfants. Rappelez-vous mon billet du 3 avril 2008, cette fois, j’ai enfin vu l’homme qui a vu l’ours ou presque car l’animal sort de sa tanière et commet ses méfaits la nuit quand l’homme dort dans sa cabane. La nouvelle court dans la confrérie pastorale, deux brebis de la transhumance du week-end précédent ont péri, cette semaine, sous l’attaque d’un des ours importés de Slovénie. Au temps des estives, il n’est pas une semaine sans que La Dépêche du Midi, le quotidien régional, ne relate les assauts prédateurs des ursidés et la colère des éleveurs. Certains, très minoritaires, à mots couverts, avancent la thèse d’un bétail mal soigné et mal gardé, victime surtout de la mouche et des chiens errants. En tout état de cause, ce n’est pas à quelques technocrates parisiens du ministère de l’écologie et du développement (peu) durable (des brebis) de décider unilatéralement de la réintroduction artificielle des vilains « gentils nounours » au pays des montreurs d’ours.

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Quelques randonneurs désespèrent (avec le sourire) d’apercevoir à l’horizon du défilé étroit et tortueux, le hameau de Salau où est prévue une pause casse-croûte. Il est vrai qu’ils ont déjà quinze kilomètres dans leurs jambes de citadins peu entraînés.
Pour leur faire oublier la fatigue, je leur parle des mines de tungstène du cirque d’Anglade, florissantes dans les années 1970, de la magnifique chapelle romane du XII ème siècle, de la catastrophe du 6 novembre 1982. Ce soir d’orage, les eaux du Cougnets viennent grossir le Salat. Sous la puissance des flots, la pile du pont s’incline, déviant ainsi le cours du torrent en furie vers l’église dont la nef et le chœur s’effondrent dans la nuit au grand effroi de la population de mineurs.

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Voilà, le clocher apparaît ; sonnailles et bêlements s’entremêlent pour remercier les touristes de leurs applaudissements, dans la traversée pentue de Salau. Quelques brebis ont sorti leur tonte d’apparat avec une jolie perruque laineuse à l’arrière du crâne. La halte est proche, au-dessus, le soleil éclaire la montagne encore enneigée.

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Je laisse à regret le troupeau et redescend au fond de la vallée. Des bergers landais sur leurs échasses et la banda des Gais Rimontais, animent maintenant les rues de Seix.
A proximité de la porte de Kercabanac qui donna son nom, il y a une trentaine d’années, au roman à succès de Loup Durand (l’aventure de deux jeunes ariégeois voulant conquérir l’Amérique), je retrouve avec plaisir la ‘Fanfanshumance » proche du terme de sa seconde étape. Les randonneurs de la veille, ont pris de l’assurance et assistent les bergers dans le bon cheminement du troupeau. Demain dimanche, vers 13 heures, les brebis prendront leurs quartiers d’été à l’estive du Mont Rouch avant de redescendre en octobre, leur chair goûteuse de la bonne herbe sentant la réglisse. Ce sera l’occasion d’autres réjouissances un brin mélancoliques comme tous les adieux.

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En août, j’ai déjà programmé une visite là-haut dans la montagne. Mon âme d’enfant aime les histoires de loups, d’ours et maintenant encore plus, de moutons et de bergers.

Publié dans : Coups de coeur, Ma Douce France |le 24 juin, 2008 |5 Commentaires »

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5 Commentaires Commenter.

  1. le 29 juin, 2008 à 19:41 Cattaneo écrit:

    Tres sympa les commentaires et bien documentés.Nous avons fait la Fanfanshumance cette année aussi
    Nous pourrions peut-être échanger des photos ou souvenirs. Qui etes vous?
    Agnes Marina et Philippe

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  2. le 30 juin, 2008 à 23:46 encreviolette écrit:

    Merci pour vos encouragements. Comment ne pas être inspiré par cette symphonie pastorale dans les montagnes ariégeoises?
    Je vous écris par ailleurs.

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  3. le 15 avril, 2009 à 16:51 fred écrit:

    Je m’excuse auprès de Fanfan pour ce détournement de mauvais gout :(

    http://i41.tinypic.com/2nbsg0m.jpg

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  4. le 17 avril, 2009 à 9:11 encreviolette écrit:

    Excellent, Fred!

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  5. le 10 mars, 2010 à 2:09 LAURENT écrit:

    Que de souvenirs qui ressurgissent !!!!
    Enfant de mineur je me régalais à voir FANFAN arrivé avec ses « ouelles » et traversé notre village.
    Malgré tousces kilomètres dans les pattes, il était toujours de bonne humeur.

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