Un métier à ferrer en Couserans

Ce matin-là, les écoliers de La Bastide du Salat, en Ariège, n’en croient pas leurs yeux. En face de leur école, rien que pour eux, ressuscite une scène « d’autrefois le Couserans ». Le métier à ferrer accueille deux bœufs massifs d’environ une tonne, venus en camion du village de Betchat, de l’autre côté des collines boisées. Ils appartiennent à la race « casta », encore appelée « aure » et « saint-girons » du nom de leur berceau d’origine, la vallée d’Aure dans les Hautes-Pyrénées et le bassin de Saint-Girons dans le Couserans. Casta qui vient de « castagne », la châtaigne, désigne la couleur sombre de leur robe. Les vaches de cette race connurent leur âge d’or dans les montagnes d’Ariège, avant la seconde guerre mondiale, lorsqu’elles étaient traites pour la fabrication du célèbre fromage de Bethmale. Depuis 1958, le cheptel est tombé de 30 000 à 300 têtes. Quelques éleveurs tentent de maintenir la survie de la race.

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Heureux et ému, Jean Martres, l’ancien forgeron et maréchal-ferrant du village, n’a pas voulu manquer ce moment et égrène volontiers quelques souvenirs et anecdotes. C’est d’ailleurs, son propre métier à ferrer qu’il céda à la commune à l’heure de la retraite, qui va encore prouver sa robustesse face à l’humeur du bétail.
L’essentiel de son travail consistait en l’entretien du matériel à traction animale et le ferrage des chevaux et bovins qui marchaient sur des chemins empierrés pour rejoindre les champs au temps des labours et tirer les chariots de bois et de céréales moissonnées. Son activité cessa au début des années 1960 avec la mécanisation et le développement des tracteurs.

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Les deux bœufs présents ce jour, ne sont attelés qu’à l’occasion de transport du bois dans des endroits d’accès malaisé, et d’animations lors des fêtes locales pour faire renaître les coutumes anciennes. Bien qu’âgés de six ans et demi, c’est la première fois qu’ils entrent dans le système à ferrer pour subir un nettoyage des sabots.

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Avant d’effectuer l’opération, il s’agit de préparer l’animal afin qu’il devienne inoffensif. En ayant soin de ne pas blesser ses cornes, on lie sa tête au joug à l’avant pour qu’il ne puisse plus avancer ni reculer.

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Puis avec un cric, on le soulève légèrement après lui avoir fixé deux sangles ventrales. Ensuite, on entrave une patte arrière en l’enchaînant à un pilier du métier. Enfin, avec une corde, on soulève la patte à travailler afin de la mettre à la bonne portée du maréchal-ferrant qui, aujourd’hui, se contente de « parer le pied » pour fournir au bœuf, un meilleur confort de locomotion.

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A l’aide du rogne-pied et de la mailloche, il enlève le surplus de corne à la partie inférieure du sabot. On dit qu’il « abaisse la muraille » afin que la bête puisse poser correctement la patte sur le sol.

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Ensuite, avec une râpe, il finit d’égaliser la « sole », qui correspond à la plante du pied.

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Enfin, avec la cisaille, il raccourcit l’ongle trop long. Comme lorsque nous coupons trop court un de nos ongles, survient à l’une des pattes, un saignement plus impressionnant que douloureux à voir l’air paisible du bœuf. Le maréchal-ferrant va répéter les mêmes gestes à huit reprises (deux bœufs à quatre pattes, le compte est bon !).

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Jean Martres, volubile, nous conte l’opération de ferrage qui n’est pas prévue aujourd’hui. Il extrayait d’abord les clous des fers usagés à l’aide de grosses tenailles, les « tricoises ». Ensuite, il procédait au ferrage proprement dit qui s’effectuait, pour une meilleure efficacité, le plus souvent, à chaud autour de 1 000 degrés. Ainsi, le fer était bien ajusté et épousait mieux la corne du sabot. Selon la quantité de travail abattu par l’animal et le type de chemins empruntés, la longévité d’un fer était de trois mois. Ce sont 2 500 fers à bœufs qui étaient posés, chaque année, à l’époque florissante de la profession. Il préparait, à la fin mars, son stock de fers qu’il fabriquait à partir d’une ébauche. Comme pour nos chaussures, il existait différentes pointures de fers ( de 2 à 6) adaptées à la taille des sabots. Le fer à bœuf est complètement différent du fer à cheval bien connu qui trônait souvent aux portes des maisons et sur les cheminées en guise de porte-bonheur. Sur chaque sabot de bœuf, sont cloués deux fers de taille inégale car l’ongle intérieur est plus étroit et petit.

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Le maréchal-ferrant empiétait souvent sur les prérogatives du vétérinaire trop onéreux pour les paysans. Il lui arrivait, avec sa scie à métaux, de raccourcir les cornes trop longues. Lorsqu’il touchait par malheur, la partie vivante de la corne, il stoppait l’hémorragie de sang en cautérisant au fer rougi. Il procédait aussi, avec le trocart, au perçage des panses des animaux qui avaient trop abusé de trèfle ou sainfoin. Il élaborait encore quelque remède de bonne femme à base de miel, vinaigre et sulfate de cuivre pour soigner, avant de les panser, les bêtes blessées par un clou ou un tesson de bouteille.
Il soignait l’œil des bovins quand une « balle « d’avoine jetée de la grange au-dessus dans la mangeoire de l’étable, se logeait dans la cavité orbitale au risque de faire perdre l’usage de la vue à la bête. Avec son doigt recouvert d’un petit bout de tissu de lin enduit d’huile, il épousait sous la paupière, la forme de l’œil et enlevait le corps étranger gênant.
Jean Martres, digne d’un ostéopathe, se souvient même d’avoir guéri des foulures d’une patte avant d’un bovin en lui repliant le membre sur l’épaule !
Hors La Bastide, la majorité des bêtes provenait de Lacave, le village voisin, et des fermes de la Haute-Garonne limitrophe, notamment de Castagnède, His et Touille.
Le nettoyage des sabots et le ferrage s’effectuaient surtout lorsque le mauvais temps empêchait les agriculteurs de travailler dans leurs champs. Il faut donc imaginer l’affluence de paysans et d’animaux dans la cour du forgeron et sur le pré communal ainsi que les conversations animées presque exclusivement en patois.
La matinée s’achève par un moment fleurant délicieusement le terroir durant lequel le propriétaire des bœufs récapitule en langue occitane, les différentes étapes du nettoyage des sabots.

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Dans mon esprit, dansent des images et des sons d’il y a cinquante ans, le crottin des chevaux qui « décorait » le pavé de la rue de la République, artère principale de ma petite ville natale de Normandie, Monsieur Guignant actionnant le soufflet de sa forge rougeoyante, le bruit du marteau sur l’enclume quand il ferrait d’imposants chevaux percherons ou boulonnais.

 

 

Publié dans : Coups de coeur, Ma Douce France |le 18 juin, 2008 |10 Commentaires »

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  1. le 13 septembre, 2008 à 15:45 julien écrit:

    merci pour ces infos, je travaille sur le materiel métallique d’un site romain et j’ai sous les yeux un fer de boeuf antique et je ne comprenais pas le principe. C’est tout de suite plus simple en image.

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  2. le 30 octobre, 2008 à 15:24 Simone Reiniche écrit:

    Bonjour, j’ai lu que le fer à boeuf se posait à chaud, est-ce toujours le cas, j’en ai vu ferrer avec des fers froids. Je souhaiterai avoir cette précision car nous élaborons actuellement un document pour les scolaires.
    Merci d’avance pour vos renseignements
    bien cordialement
    Simone Reiniche

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  3. le 30 octobre, 2008 à 17:53 encreviolette écrit:

    Je vous livre telles quelles les précisions du maréchal-ferrant.
    En effet, aujourd’hui, on ne ferre quasiment plus qu’à froid, uniquement par souci de gagner du temps.Il faut dire également qu’il n’y a plus guère de boeufs comme bêtes de somme.
    Avec le rogne-pied et la râpe, on égalise le mieux possible la « sole » de manière à poser les deux fers à froid à l’aide de clous spéciaux qu’on plante dans la muraille.
    D’un point de vue uniquement qualitatif, le ferrage à chaud était supérieur.

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  4. le 10 janvier, 2009 à 22:40 BRICE écrit:

    cela s’appele un travail !!! apeller un chat un chat !!!

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  5. le 11 janvier, 2009 à 9:45 encreviolette écrit:

    Ce ne serait pas « appeler » plutôt qu’ »apeller »?
    « Un travail à ferrer – ou simplement travail (au pluriel « travails » et non travaux), aussi appelé métier à ferrer – est un dispositif fixé dans le sol conçu pour maintenir de grands animaux (chevaux et bovins), plus particulièrement lors du ferrage ou du parage. » Voici la définition!
    Quant à moi, je n’ai fait qu’écouter l’ancien maréchal-ferrant du village et les paysans propriétaires des boeufs. Peut-être que dans leur inconscient, le terme de travail leur rappelle trop les tâches pénibles de leur admirable métier!
    Cordialement.

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  6. le 14 mars, 2009 à 17:58 loic écrit:

    Bonjour, je suis féru de détection de métaux en tous genres dans les champs, et je trouve bien évidemment énormément de fers à boeufs dans ceux-ci, et j’ai cherché longtemps sur le net la façon de procéder et du coup grâce à ce site je sais comment ils étaient ferrés mais en plus, la machine permettant de les ferrer j’en ai beaucoup dans les petits villages proches de chez moi et maintenant je peux passer à côté en sachant ce que c’est.
    Donc merci pour toutes ces infos très intéressantes.

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  7. le 30 mars, 2009 à 20:11 Raymond écrit:

    Bonsoir,
    Merci pour ce site très instructif.

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  8. le 7 janvier, 2011 à 12:36 Nicolas Momein écrit:

    Je suis ravi d’avoir trouvé ce site, je suis étudiant en art, et je m’intéresse beaucoup au métier à ferrer de n’importe quelle époque.
    Je suis allé en Auvergne et j’en ai trouvé plusieurs.
    Je me demandais si vous aviez d’autre image de métier, ou si vous connaissiez d’autre sites ou je pourrai en voir.
    Je vous remercie par avance.
    Nicolas

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  9. le 27 octobre, 2013 à 21:40 Franck écrit:

    Bonjour,
    Merci pour votre blog qui m’a bien aidé à concevoir une maquette de travail à ferrer.
    A ce propos, je souhaite utiliser une de vos photos pour aider à comprendre ma démarche. Je vous propose de vous rendre sur cette page et d’apprécier de l’opportunité d’accepter ou non sa diffusion.
    J’ai mis une info-bulle sur la photo en question. Il y en a une autre dans le slide montrant le fer.

    Bien entendu, j’enlèverai ces photos si vous le désirez.
    Meilleures salutations.

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  10. le 7 juillet, 2018 à 2:08 Jarry Annie écrit:

    Bonsoir Monsieur. Je suis en train d’écrire l’histoire de mon hameau qui a un long passé de maréchalerie et qui comportait une forge et un maréchal ferrant jusqu’aux années 70. Nous avons encore un travail installé dans une grotte taillée dans le rocher. Je raconte, entre autres, la vie de ce voisin, aujourd’hui disparu. Accepteriez vous que je puisse utiliser la photo de votre blog, où l’on voit un maréchal ferrant en action, avec l’animal suspendu dans le Travail, pour faire mieux comprendre par l’action l’usage de ce matériel de ferrage.Merci de votre attention. Sincères salutations. Annie Jarry- La Font de l’Auche-

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