Rendez-vous au jardin de l’Hôtel Matignon

Ce dimanche-là, j’ai rendez-vous au jardin de l’Hôtel Matignon, résidence officielle du Premier ministre du gouvernement français, dans le cadre d’une manifestation organisée par le Ministère de la Culture et de la Communication pour mettre à l’honneur les parcs et les jardins publics et privés.

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L’Hôtel Matignon se trouve dans le VIIème arrondissement de Paris, au 57 rue de Varenne, l’ancien « chemin du bois de la Garenne » qui reliait le faubourg Saint-Germain au terrain marécageux que choisit Louis XIV pour construire l’Hôtel des Invalides. Il ne faut pas confondre avec l’avenue Matignon (au Monopoly, rues rouges avec l’avenue Malesherbes et l’avenue Henri Martin !!!) proche de l’Elysée sur l’autre rive de la Seine. En 1719, le maréchal de France Charles-Louis de Montmorency Luxembourg, prince de Tingry, y acquiert un terrain de 2 869 toises (environ 3 hectares) sur lequel il fait aménager un jardin, et passe commande à l’architecte Jean Courtonne pour la construction de l’Hôtel.Les travaux s’avérant trop coûteux, l’hôtel en voie d’achèvement est cédé à Jacques de Matignon, prince de Monaco, ce qui explique son appellation actuelle.Durant deux siècles, il change plusieurs fois de propriétaires, notamment Monsieur de Talleyrand en 1808, Napoléon 1er en 1811, l’Empereur François-Joseph d’Autriche en 1886 qui y installe l’ambassade d’Autriche-Hongrie. L’Etat français en redevient propriétaire en 1922 et le Président de la République Gaston Doumergue décide, en 1935, d’en faire le lieu de vie et d’exercice du Président du Conseil qui prend le nom de Premier Ministre en 1958 avec la Constitution de la Vème République. Pierre Etienne Flandin est le premier à l’investir, un an avant qu’y soient signés entre Léon Blum et les grévistes du printemps 1936, les « accords de Matignon » instituant les congés payés et la semaine de quarante heures.

De son bureau, le Premier Ministre jouit d’une vue remarquable sur l’un des plus beaux jardins de la capitale. Ce quartier possède nombre de ministères, ambassades, hôtels particuliers avec de superbes parcs souvent cachés que révèlent les longues vues en haut de la Tour Eiffel.

Pour cette visite exceptionnelle, l’accès s’effectue par la rue de Babylone artère parallèle à la rue de Varenne. Après une attente d’une demi-heure, nous franchissons … un portique de détection avec fouille des sacs et délestage des poches, sécurité oblige, avant de nous retrouver enfin sous les frondaisons. Par petits groupes, nous suivons un parcours très délimité, accueillis à différents endroits par les jardiniers qui nous proposent leurs commentaires éclairés. Les photographies sont autorisées dans des axes très précis hors la vue de l’hôtel lui-même … j’ai très légèrement enfreint la consigne !

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Près de 3 siècles d’art des jardins sont lisibles dans le plus grand parc privé de Paris qui compte 350 arbres et une centaine d’espèces. Sa réalisation appartient à deux prestigieux architectes du paysage, d’abord Claude Desgot, neveu et collaborateur de Le Nôtre, puis en 1902, Achille Duchêne.

Elle associe habilement la perspective à la française avec des allées rectilignes, la concordance des points de fuite, la volonté de corriger la nature pour y imposer la symétrie, et la plantation à l’anglaise fondée sur la sinuosité avec une végétation plus naturelle prêtant au romantisme.

Première surprise, en bordure de la pelouse, dans un massif, la tombe ancienne d’un … chien sans doute offert par un ambassadeur.

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La seconde provient de pancartes accrochées aux feuillages associant le nom de l’arbre à celui d’un premier ministre. En effet, en 1979, Raymond Barre ayant mis en terre un érable à sucre offert par des écoliers canadiens, a lancé la tradition que chaque Premier ministre plante, à son arrivée, un arbre de son choix dans le parc.

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Tous y ont sacrifié à l’exception de Jacques Chirac pour une raison qui ne nous a pas été précisée. Vu la prédilection pour les pommes qu’on lui accordait aux Guignols de Canal plus, il aurait pu envisager de planter cet arbre fruitier ! Il préférait peut-être laisser une trace dans le palais présidentiel qu’il allait fréquenter quelques années plus tard.

Certains ont opté pour des chênes, de Hongrie pour Pierre Mauroy, des marais pour Laurent Fabius, pédonculé pour Dominique de Villepin, avec des fortunes diverses. Celui de Pierre Mauroy dut être abattu rapidement comme son gouvernement de programme commun avant qu’en 2005, Jean-Pierre Raffarin ne demande d’en replanter un nouveau spécimen. Quant à celui choisi par Laurent Fabius, il apparaît aussi maigrelet que ses chances d’accéder un jour aux plus hautes fonctions de l’Etat.

Paradoxalement, Edith Cresson qui fut l’hôte des lieux le plus éphémère, n’y demeurant que onze mois, porta sa préférence sur le ginkgo biloba, le plus vieil arbre du monde apparu il y a 270 millions d’années, le plus résistant également car c’est le seul qui repoussa sur le sol calciné par la bombe atomique d’Hiroshima en 1945. Il porte parfois le nom d’arbre aux quarante écus, somme payée pour l’introduction de cinq spécimens sur notre territoire. L’inflation existe aussi en ce domaine et des gens le baptisèrent arbre aux mille écus à la vision des feuilles en éventail de couleur or pendant leur floraison en octobre. Est-ce cette teinte qui conquit notre première «Premier ministre femme » laquelle avait affublé les japonais du surnom de « fourmis jaunes » !

Ses prédécesseurs socialistes eurent un comportement « atlantiste « prononcé, Pierre Bérégovoy plantant un tulipier de Virginie tandis que le Copalme d’Amérique de Michel Rocard fait l’admiration des visiteurs par son envergure et ses feuillages or et pourpre à l’automne.

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Lionel Jospin se montra très « nationaliste » en préconisant la plantation d’un orme de Lutèce tandis que Edouard Balladur porta son choix sur un érable argenté … seize ans après avoir écrit « L’Arbre de Mai », les vingt jours qui ont fait trembler la France, au printemps 1968 alors qu’il était jeune conseiller aux affaire sociales du Premier ministre Georges Pompidou.

Culture politique et culture forestière forment un curieux ménage.

Alain Juppé et François Fillon font bande à part, du moins géographiquement, en ayant souhaité comme emplacement de plantation, le sud du parc, à proximité du Pavillon de musique.

Le maire actuel de Bordeaux a été séduit par le Cercidiphyllum Japonicum appelé vulgairement arbre caramel parce que ses feuilles, lorsqu’elles tombent, dégagent une odeur de caramel ou de sucre brûlé.

Dernier en date, en décembre 2007, François Fillon a enrichi le jardin d’une espèce asiatique, le cornouiller des pagodes dont les branches poussent en étages successifs rappelant les toits des pagodes comme celle qui abrite un cinéma à quelques dizaines de mètres de là, rue de Babylone.

Ces arbres ajoutent une dimension exotique au parc, particulièrement à l’époque de « l’été indien ».

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Nous nous retrouvons bientôt au pied du perron de la façade arrière de l’hôtel où nous attend le conservateur. Au grand étonnement et scepticisme des promeneurs, il affirme péremptoirement que le Premier ministre n’a jamais l’occasion de vivre heureux au pied de ses arbres tant son rythme de travail infernal lui interdit toute fréquentation du parc. La presse avait pourtant fait écho de la réunion des parlementaires de la majorité présidentielle et des membres du gouvernement autour de François Fillon pour sonner la mobilisation avant les élections législatives de juin 2007 ! J’ai souvenir aussi de photographies de Raymond Barre et Laurent Fabius lors de réceptions dans les jardins … bref !

Dommage également que le Premier ministre préfère les allées du bois de Boulogne pour effectuer ses joggings en compagnie du Président de la République.

Je m’arrête quelques instants devant un banc de pierre ombragé propice à la rêverie et … à la recherche de solutions aux conflits sociaux !

 

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J’ai une pensée pour les « jardiniers d’art » affectés aux parcs et jardins appartenant à l’Etat. Leurs tâches variées, nécessitent des connaissances profondes dans des domaines très divers comme l’horticulture, l’hydraulique, l’étude des sols, la chimie, la mécanique.

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Parvenus devant la majestueuse allée bordée de tilleuls, l’un d’eux nous explique la notion de perspective accélérée et les procédés pour raccourcir visuellement la perspective et rassurer la fatigue du promeneur ou au contraire, la prolonger pour donner l’impression d’une fuite infinie. Ici, entre notre point d’observation et le bout de l’allée, l’écartement des deux rangées d’arbres diminue de deux mètres ; d’autre part, l’intervalle entre chaque tilleul se rétrécit à mesure que l’on avance.

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Nous empruntons la contre-allée de droite, celle de gauche est surveillée par deux gardiens de la paix interdisant ainsi l’approche du jeune cornouiller des pagodes aux feuilles crème et du … boulingrin !

La promenade s’achève. La petite fille qui m’accompagne, prend l’initiative de signer le livre d’or, de sa jolie écriture : « Merci pour cette merveilleuse visite, j’ai appris beaucoup de choses. »

Cette dédicace consensuelle née de la fraîcheur enfantine conclut ce « rendez-vous aux jardins ».

A la sortie, derrière notre passage, une femme de ménage passe l’aspirateur pour nettoyer le pavé de la boue laissée par les semelles de nos chaussures !

Dans la rue de Babylone, la file d’attente s’est allongée sur le trottoir. Je fredonne :

« Auprès de mon arbre

Je vivais heureux

J’aurais jamais dû

M’éloigner de mon arbre

Auprès de mon arbre

Je vivais heureux

J’aurais jamais dû

Le quitter des yeux.

Le surnom d’infâme

Me va comme un gant

D’avecques ma femme

J’ai foutu le camp

Parce que depuis tant d’années

C’était pas une sinécure

De lui voir tout l’temps le nez

Au milieu de la figure.

Je bats la campagne

Pour dénicher la

Nouvelle compagne

Valant celle-là … »

Toute ressemblance avec un grand personnage de l’Etat (par son rang !) n’ayant jamais habité l’Hôtel Matignon, appartient au talent visionnaire de Georges Brassens auteur de ce refrain.

 

 

Publié dans : Coups de coeur, Ma Douce France |le 11 juin, 2008 |1 Commentaire »

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1 Commentaire Commenter.

  1. le 30 décembre, 2008 à 10:57 GRILLET écrit:

    Si vous avez des contacts avec les jardiniers de Matignon je recherche une personne qui travaille au service de l’état Isabelle GLAIS. Isabelle est Ingénieur et a pour nom de jeune fille GLAIS. Vous pouvez lui communiquer mon adresse courriel (Email).

    Au plaisir de vous lire

    Meilleurs voeux à vous et à vos proches pour 2009.

    Pierre GRILLET

    Répondre

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