Saint-Martin du Larzac (Aveyron)

Lorsque je rejoins le littoral languedocien, une fois extirpé antan des embouteillages de Millau, une fois franchi désormais les haubans du viaduc, il est fréquent qu’en haut de la côte de la Cavalerie, j’oblique à gauche pour m’évader sur le causse du Larzac.
Ce jour-là, le temps exécrable n’incite guère à la promenade mais le désir d’arpenter, pendant quelques heures, cette terre mythique de lutte et de résistance, l’emporte.
Le Larzac, plateau calcaire situé à l’ouest des Cévennes, appartient à la région des Grands Causses. L’élevage des moutons y est pratiqué depuis des siècles et la tradition place les produits laitiers (pour le Roquefort), les textiles, le cuir et la viande au cœur de l’économie.
Depuis le début du vingtième siècle, s’y trouve un camp militaire servant principalement, à l’origine, aux manœuvres de l’infanterie. Dans les années 50, les chars et l’artillerie y apparurent et, durant la guerre d’Algérie, y fut même installé un camp d’internement pour 14 000 « suspects » algériens du FLN. Aujourd’hui, d’une superficie de 3 000 hectares, basé sur la commune de La Cavalerie, il sert de garnison au 122ème régiment d’infanterie de ligne, unité de support au centre d’entraînement et d’instruction au tir opérationnel. S’y effectuent les tirs d’infanterie et de mortier ainsi que les vols de « drones », ces espèces de faux-bourdons, aéronefs inhabités, pilotés à distance et susceptibles d’emporter des charges utiles à des actions spécifiques (cela glace le dos !).
En octobre 1971, Michel Debré, le ministre de la Défense d’alors, décida de l’agrandissement du camp militaire. Les agriculteurs s’opposèrent à ce projet d’extension à travers des luttes non-violentes qui durèrent dix années et auxquelles se rallièrent une partie croissante de la population de la région et même bien au-delà, des militants anti-militaristes et écologistes. « Des moutons, pas des canons » ! Le projet fut finalement annulé en 1981, par le nouveau Président de la République François Mitterrand.
J’ai encore dans les oreilles, le délicieux accent (il devait mettre 4 « t » et 5 « r » à Mitterrand !) d’un berger caussenard devant son troupeau, sous le brûlant soleil d’un jour de juillet 1981, me confiant ses espoirs que cessent enfin les avis d’expropriation de ses terres.
Saint-Martin du Larzac était au centre des convoitises militaires. Ce hameau dépend de la commune de Nant qui se blottit à l’est, au fond des rafraîchissantes gorges de la Dourbie. Ce n’est sans doute pas le lieu le plus prisé par les touristes dans leur quête des trésors Templiers et Hospitaliers, mais, justement, j’aime y respirer son âme caussenarde authentique et discrète, émouvante même.
Miracle, le ciel chargé daigne un instant que cesse le balayement des essuie-glaces.
Une croix blanche, une modeste pancarte en bois : Saint-Martin … j’y suis. Je m’engage, entre deux haies, dans un petit chemin de terre parsemé de nids de poules.

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Ma récompense est immédiate, mon premier coup d’œil est pour une « jasse », élément typique de l’architecture caussenarde. La jasse est une bergerie en occitan, très caractéristique par sa forme voûtée qui donne aux plus spacieuses, un air d’église romane. Celle-ci, modeste, abrite quelques outils, des vélos et quelques bottes de paille.
Juste à côté, l’habitation à laquelle on accède par le classique escalier extérieur et un perron ; à l’extrémité du corps de ferme, en angle arrondi, un vaste four à pain qui devait servir à plusieurs fermes voire tout le village. Les toits sont recouverts de lauzes, grandes plaques extraites du calcaire sous-jacent, taillées en écailles, de 2 à 5 centimètres d’épaisseur, 30 à 40 de long et 20 à 25 de large. Elles sont disposées en rangées horizontales, chacune recouvrant aux deux tiers la précédente.

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Douze personnes réparties dans cinq foyers, vivent encore à plein temps dans le hameau. Un petit tableau d’informations indique que l’une d’elles s’adonne à l’exploitation des orchidées dont on recense sur le causse environ soixante espèces. Savez-vous que l’orchidée vient du mot grec « orkhis » qui signifie testicules ; cependant, maîtrisez votre libido et ne déterrez pas cette fleur pour vérifier la forme de ses tubercules au nombre de deux à la floraison. Le crachin tenace m’oblige à renoncer à la visite de la lande et la découverte d’un orchidée hybride d’un « orchis miltaire » (les sépales ont la forme d’un casque) et d’un « homme-pendu » (la fleur évoque un petit bonhomme pendu) ; tout rapport avec le camp militaire proche ne serait que pure coïncidence !!!
Je m’engage entre deux maisons, dans une étroite « buissière », véritable tunnel de buis (il en existe de remarquables au village tout proche de Potensac) puis je pousse la porte de la superbe chapelle du seizième siècle. Pas d’électricité … Je me retrouve dans la pénombre, la lumière extérieure n’étant guère généreuse. Le flash de mon appareil photo numérique va m’aider dans ma visite.

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Deux vitraux classiques dont l’un représentant Saint Martin, ont été restaurés en 1996 tandis que les autres sont des créations contemporaines réalisées avec l’aide du magazine Le Pèlerin. Elles éclairent, notamment, les minuscules absidioles latérales dont les entrées sont gardées par deux sculptures, posées à même le sol.
Une curieuse vierge à l’enfant stylisée, tapisserie d’Anne-Marie Letort artiste mayennaise résidant au village de Sauclières, en Aveyron, masque le chœur et quelques éléments de fresques récemment mis à jour.

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Cette petite église abrite fréquemment des animations culturelles.
Je m’attarde auprès d’une table où sont proposés diverses brochures sur la région ainsi que les derniers numéros de « Gardarem lo Larzac », le bimestriel d’information du causse. N’ayant pas l’appoint de monnaie pour régler mon achat dans la corbeille d’osier placée à cet effet, je ressors et frappe au carreau perlé de pluie d’une maison voisine. Je détourne une très aimable dame, de sa lecture d’un roman policier devant un feu de cheminée. Étonnée mais aussi ravie de rencontrer, en ce triste après-midi, deux touristes amoureux de ce lieu, elle nous propose un café et se montre intarissable devant les questions que je lui pose. Elle sort plusieurs ouvrages de sa bibliothèque et téléphone à une amie pour m’indiquer les « lavognes » les plus proches.
La lavogne constitue un des plus beaux exemples de bâti rural caussenard. Il s’agit d’une cuvette aménagée sur le parcours des troupeaux, pour recevoir les eaux de pluie et servir d’abreuvoir aux moutons en été. Le fond, recouvert d’une épaisse couche d’argile, est totalement imperméable tandis que les bords très larges descendent en pente douce et sont souvent dallés pour que les ovins ne glissent pas. Certaines atteignent jusqu’à vingt mètres de diamètre.

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De retour vers l’église, je brave la bruine pénétrante et entre dans le petit cimetière attenant. Il est prévu de l’agrandir … On meurt sur le causse, c’est donc qu’on y vit ! Je me recueille devant quelques tombes moussues surmontées de croix templières à bouts pattés. J’aurai probablement l’occasion, lors d’autres flâneries de vous entretenir des Templiers et Hospitaliers qui installèrent plusieurs commanderies sur le Larzac. Ces ordres religieux naquirent suite à la première croisade et la conquête de Jérusalem en 1099 afin d’assurer l’hébergement et le soin (hospitaliers) des pèlerins en Terre Sainte ainsi que leur sécurité (gardiens du temple). Sur un pilier de la grille d’entrée, veille une curieuse urne brune en forme de manteau templier, ciselée d’une spirale, symbole druidique repris justement par cet ordre.

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Ayant payé mon obole, je choisis la dernière parution de Gardarem lo Larzac pour son dossier sur l’école du Larzac, enracinée dans l’histoire du plateau et sa lutte.
À l’origine, en 1973, fut envisagée la réouverture de l’école de Saint-Martin mais les pouvoirs publics opposèrent un refus catégorique en raison du mauvais état des locaux … En fait, ce qui n’était pas dit, c’est que Saint-Martin se trouvait sur un terrain à exproprier en plein périmètre d’extension du camp militaire. L’école du Larzac est plantée, isolée à quelques kilomètres de là, sur le rebord du causse, au milieu des chênes.

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Les enfants y ont vécu plein de choses, notamment des classes vélo sur les bords du Canal du Midi, un de mes rêves !
Je souris à la réflexion d’un enfant à sa maman suite à un voyage dans la capitale : « Tu sais, maman, Paris, c’est pas comme ici, il n’y a rien à voir » !!!
C’est presque vrai … Je file jusqu’à la lavogne de Pierrefiche.

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Publié dans : Ma Douce France |le 14 mai, 2008 |Pas de Commentaires »

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