De La Villette au canal Saint-Martin … flânerie le long des canaux de Paris

« Le canal a de la mémoire, en été comme en hiver ». Écoutant Prévert, j’entreprends dans la douceur printanière d’une journée hivernale, de flâner le long des berges de la Villette jusqu’aux abords de la Place de la République, au risque de plonger dans la nostalgie du Paris des Doisneau, Carné et Simenon.
Paris est la seule ville française propriétaire d’un réseau fluvial qui s’étire sur plus de 130 kilomètres en traversant les départements de la Seine-Saint-Denis, de la Seine-et-Marne, de l’Oise et de l’Aisne. Il se compose du canal Saint-Denis (6,6km), du canal de l’Ourcq (97km) et du canal Saint-Martin (4,5km).
Ma promenade commence derrière la Cité des sciences et de l’industrie, à hauteur de la Géode, une sphère en acier, réfléchissant la lumière, de 36 mètres de diamètre. On y projette des films au format IMAX sur un écran hémisphérique de 1000 mètres carrés … Cinéma du futur !

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Le canal rectiligne traverse le parc de la Villette parsemé de sculptures modernes. Au loin, dans l’azur du ciel, se détachent les Grands Moulins de Pantin, une friche industrielle en cours de réhabilitation. Dans ce décor moderne, des enfants goûtent au charme forain des chevaux de bois.

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Bientôt, j’assiste à la manœuvre d’une péniche, à la confluence des canaux Saint-Denis et de l’Ourcq puis m’engage le long de la première partie du bassin de la Villette. Ce bassin, tronçon aval du canal de l’Ourcq, s’inscrit dans un projet, initié par Napoléon Bonaparte et réalisé par l’architecte Pierre-Simon Girard à partir de 1802, afin d’alimenter en eau potable les fontaines parisiennes.

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Deux paisibles pêcheurs taquinent, avec un succès mitigé, le poisson de rivière. Aimables, ils me déclinent une litanie de poissons et crustacés, susceptibles d’être pêchés, une trentaine d’espèces au total dont le brochet, la carpe, le sandre, le gardon, la tanche, la brème et … l’écrevisse et la crevette d’eau douce.

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Sous l’Empire, le dimanche, les notables de l’époque se promenaient le long des berges de ce qu’on appelait « la petite Venise parisienne ». Plus tard, le paysage de ce bassin, devenu site important de transit fluvial, se modifia avec l’aménagement des quais. Le trafic atteint 400 000 tonnes en 1839, 1 300 000 tonnes en 1880 puis 2 000 000 de tonnes en 1900. La disparition des abattoirs dans les années 1970 sonne le glas des activités de transit en net déclin depuis 1900.

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Aujourd’hui, seules quelques rares façades souvent murées et taguées témoignent du passé portuaire des rives vouées de nouveau à la promenade. Au pied de la passerelle de la rue de l’Ourcq, une enseigne « Studio Marcel Carné » surmonte l’entrée d’un immeuble voué aux travaux des images numériques, clin d’oeil actuel à un cinéma du passé que nous aurons bientôt l’occasion d’évoquer.

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J’approche de la rue de Crimée qui enjambe le canal par un curieux pont qui pourrait constituer un décor inquiétant de film de série noire. Ce pont mobile, classé monument historique, fut construit en 1885 par la société Fives-Lille lors de l’élargissement et l’approfondissement du canal. Il s’agit d’une rareté technologique car c’est le premier pont à soulèvement parallèle hydraulique mû par l’eau sous pression. Une passerelle accolée au pont, permet aux piétons de franchir le canal pendant les manœuvres et offre un remarquable point de vue sur la perspective du bassin et sur les colonnes et les poulies massives du système de levage.

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Immédiatement au-delà du pont, se dressent, côté quai de Loire, les entrepôts désaffectés des Magasins Généraux. Ils étaient réservés au stockage du sucre, des grains et des alcools. A l’origine, ils étaient formés de deux corps de bâtiments, de chaque côté du canal, reliés par une passerelle à hauteur du troisième étage. Un incendie en 1990 a complètement détruit celui du quai de Seine. Jean-Jacques Beineix y tourna quelques plans de son film culte « Diva ».

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J’accède à la seconde partie du Bassin de la Villette en passant devant un curieux magasin « Vélo et Chocolat » au concept différent. Vous pouvez y louer une bicyclette pour suivre la voie de halage et vous réchauffez au retour avec un savoureux chocolat.
La promenade baptisée « Signoret-Montand», avec ses pêcheurs, ses joueurs de pétanque et de ping-pong, ses jeux d’enfants, ses pique-niqueurs, rappelle « l’atmosphère » (pourquoi ai-je choisi ce mot ?) de détente et de promenade qui égayait ces lieux au début du XIXe siècle.
Sur le plan d’eau, des rameurs évoluent dans leurs kayaks et canoës, autour des quelques péniches et bateaux de plaisance qui empruntent encore la voie fluviale.

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À quai, sont amarrées quelques péniches destinées aux spectacles ainsi que des vedettes de promenade aux noms  d’Arletty et Marcel Carné (encore !), noms illustres du « cinéma de papa ». Accosté le long de la promenade Jean Vigo, le bateau électrique « Zéro de conduite » fait la navette pour les cinéphiles, clients d’un complexe cinématographique peu banal (avec librairie spécialisée et restaurant). En effet, deux bâtiments jumeaux se font face sur les deux rives, dans l’ossature d’anciens entrepôts industriels construits à partir de charpentes métalliques d’Eiffel pour l’Exposition Universelle de 1878.

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Un néon lumineux d’un visage féminin « Sinéma, les anges sont avec toi » éclaire la façade de l’un d’eux. 39 mots graffiti très colorés habillent les pignons du bâtiment d’en face : cinéma, art, amour, lumière, démocratie, résistance, vérité, révolte, liberté, désir ….

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La façade est « taguée » de 31 citations cultes propres à réveiller les souvenirs des cinéphiles : « T’as de beaux yeux tu sais », Gabin et Morgan, « Y connaît pas le Raoul », les Tontons Flingueurs, « Et mes seins ? », Brigitte Bardot dans le Mépris, « Atmosphère », encore !!! …
Quelques pigeons picorent indifférents aux « oiseaux sont des cons », clin d’œil à Chaval, proféré par Bernard Blier dans « Buffet froid »

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Assis sur un banc, trêve dans ma promenade urbaine, je ne résiste pas à vous dérider en vous délivrant les dialogues de cette inénarrable fable de l’absurde dans une « campagne humide ».
« Respirez à fond, oxygénez-vous, profitez-en. Pour une fois qu’il ne pleut pas.
-J’sens plus mes pieds
-Moi non plus
-Vous avez mis vos grosses chaussettes de laine ?
-Deux paires
Allons faire un tour, ça nous réchauffera
-Non merci, les sous-bois ça m’inspire pas. J’préfère avancer en terrain découvert. Elle m’angoisse cette forêt.
On avait qu’si le temps s’levait, on irait faire une cueillette.
-Une cueillette de quoi ?
-De champignons !
-Le mec qui m’fera bouffer des champignons, il est pas encore né. D’ailleurs, il va pleuvoir.
-Buvons un coup d’rouge.
-Y m’fout l’estomac en l’air leur picrate, il est trop vert.
-Vous êtes chiants les gars !
-C’est pas nous qui sommes chiants, c’est la nature qui est chiante, j’m’emmerde moi, j’en ai marre de la verdure ! Tout est vert !
-Si seulement la cheminée tirait correctement, on pourrait faire un bon feu »
-Pour s’enfumer comme hier soir ?
-Y’avait du vent
-Mon cul l’vent, c’est une cheminée à la con, point final.
-Un feu, théoriquement, c’est fait pour chauffer non ?
-Evidemment.
-Bon, alors comment voulez-vous qu’on se chauffe, puisqu’il faut ouvrir toutes les fenêtres pour faire partir la fumée !
-A mon avis ça vient du bois
-Qu’est-ce qu’il a le bois ?
-Ben il est humide.
-Tout est humide, j’ai jamais vu un coin aussi humide. Le soir quand j’me couche mes draps sont humides, le matin quand j’me réveille j’peux plus arquer, j’suis qu’une douleur, tu parles d’une cure, j’suis moisi !
-Faudrait venir l’été.
-Sans moi !
-Pour l’instant c’est l’hiver et on s’les gèle !
-Vous êtes vraiment des compagnons très agréables.
-Parce que tu peux nous raconter qu’tu t’sens bien dans ce trou ?
-Et pourquoi pas, je respire, l’air est pur, tout est calme, j’me détends.
-Parce que tu trouves ça calme toi ?
-Ben oui.
-Ben merde alors. Avec tous ces oiseaux à la con, y trouve ça calme !
-Tu préfères les bagnoles ?
-Peut-être ! Y commencent à me taper sur le système ces oiseaux ! … »

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Dans une rue adjacente, je remarque une tente « quechua », ultime trace des « enfants de Don Quichotte » qui survécurent quelques mois sur la berge.
Un cliché rafraîchissant de l’échappée vers le Parc de La Villette à travers les embruns des jets d’eau de la fontaine qui barre la bassin et je longe l’écluse Jaurès, premier des neuf paliers qui compensent les 26 mètres de dénivelée jusqu’à la Seine.
Avec l’effervescence du carrefour de Stalingrad et son métro aérien, le canal semble entrer véritablement dans Paris.
De fait, la Rotonde, pavillon construit par l’architecte Ledoux en 1784, abritait les gardes d’octroi de l’enceinte des fermiers généraux. L’octroi était une taxe d’entrée que l’on devait payer pour faire entrée une marchandise dans Paris et le mur d’enceinte, construit en 1785, une barrière destinée à éviter contrebande et fraude.
Des drapeaux rouges frappés de la faucille et du marteau, déroulés à l’occasion d’une manifestation communiste, masquent les noms des anciens pavillons douaniers, gravés dans la pierre des vestiges du mur d’enceinte.

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Après la traversée délicate du tumultueux rond-point de Stalingrad, je trouve la quiétude des bords du canal Saint-Martin. A hauteur du café « L’Ephémère », un coup d’œil fugace sur un poste des sapeurs-pompiers et les camions de la propreté de Paris qui stationnent là, avant que, bientôt, ne résonne sous l’arche du pont suivant le solo mélancolique d’un saxophoniste.

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Puis, je contourne, par le mini square Varlin, l’écluse dite des « morts » en souvenir de la proximité d’un très ancien cimetière mérovingien et du tristement célèbre gibet de Montfaucon, potence des rois de France, qui inspira à François Villon, sa « Ballade des Pendus » :

« Frères humains qui après nous vivez,
N’ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous merci,
Vous nous voyez ci attachés, cinq, six,
Quant de la chair, que trop avons nourrie,
Elle est pieça dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s’en rie
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre. »

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Rappelant l’activité marinière d’antan, quelques bars et restaurants « L’Ecluse », « Le Chaland », « L’Atmosphère » (décidément !), plus ou moins « branchés », ont remplacé les vieux bistrots.
J’imagine le temps où les péniches débarquaient du sable devant les usines Exacompta et Clairefontaine aux noms évocateurs pour les gratteurs de papier
Soudain, le long du quai de Jemmapes, le canal s’incurve vers la gauche devant les vitrines colorées des magasins Antoine et Lili.
Avec la double écluse des Récollets, j’entre dans l’Histoire du cinéma. Sous l’élégante passerelle, Amélie Poulain aimait faire des ricochets sur l’onde étale du canal quand elle ne brisait pas la croûte des crèmes brûlées avec le dos de la cuillère.

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Ce jour-là, sur le pont de la Grange aux Belles, s’engage une improbable limousine, voiture de stars dans un décor mythique. Respirons fort : « Ma vie n’est pas une existence, si tu crois que mon existence est une vie ». Je grimpe les escaliers, avec un brin d’émotion, jusqu’au sommet de la passerelle. A travers les feuillages clairsemés au-dessus de l’écluse, j’entrevois « L’Hôtel du Nord ».

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« Atmosphère ? Atmosphère ? Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? » … Enfin, nous y sommes, soixante dix ans après, ma compagne et moi en lieu et place d’Arletty, Madame Raymonde la prostituée, et Louis Jouvet, Monsieur Edmond, son protecteur !!!, dans l’une des plus célèbres répliques du cinéma français.
Magie du cinéma, le film de Marcel Carné a été, quasi-intégralement, tourné aux studios de Boulogne-Billancourt où l’hôtel et le canal furent reconstitués grâce au talent du décorateur Alexandre Trauner. Paradoxalement, grâce au film, le « vrai » Hôtel du Nord a été classé monument historique en 1989 pour le protéger de la démolition … ou quand la fiction vient au secours de la réalité !

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De l’autre côté du pont tournant, Garance, l’enseigne d’un bistrot relooké « bobo », répond en écho au buste du comédien Frédérick Lemaître, érigé à quelques dizaines de mètres de là. Clin d’œil à cet autre chef d’œuvre de Carné, « Les enfants du Paradis » dans lequel Garance Arletty se laisse séduire par un acteur prometteur Frédérick Lemaître joué par Pierre Brasseur.
Je vous rassure, les berges, à cet endroit, n’ont rien d’un « Boulevard du Crime » et au contraire, offrent une gracieuse enfilade d’écluses et passerelles métalliques aux arabesques art-déco., souvent immortalisée par les touristes photographes.

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Ici, s’achève la partie à ciel ouvert du canal qui s’enfonce sous terre vers le sud. En effet, sous le second empire, le préfet Haussmann, voulant créer le boulevard du Prince Eugène (aujourd’hui, Boulevard Voltaire), se heurta à la présence du canal qui aurait nécessité la construction d’un pont mobile. Pour remédier au problème, l’ingénieur Belgrand déplaça les écluses de la Bastille, deux kilomètres en amont, à hauteur de la rue du Faubourg du Temple, abaissant ainsi dans ce tronçon, le canal d’environ cinq mètres. L’approfondissement du canal supprimant toute activité portuaire, Haussmann commanda la couverture du canal, entre 1860 et 1862, au moyen d’une voûte, créant ainsi le Boulevard Richard Lenoir.
La croisière dans l’obscurité de la partie souterraine, est très insolite avec les « Echos de Lumière », œuvre d’un photographe japonais, qui a imaginé une succession d’arcs-en-ciel et de volutes produits par des projecteurs qui se déclenchent à l’approche du bateau. Deux kilomètres plus loin, nous sortons des entrailles du canal, éblouis par la lumière du port de l’Arsenal. La Seine est toute proche.
Il est temps de rebrousser chemin qui, bien évidemment, est aussi long au retour .. les moins courageux peuvent préférer emprunter la ligne 7 du métro.

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Auparavant, je jette un coup d’œil vers le square Jules Ferry et son kiosque à musique, gardé par la statue de « La Grisette de 1830 », une jeune fille du Paris pittoresque d’autrefois. La grisette est l’appellation poétique d’une jeune ouvrière ou vendeuse ambulante ou encore d’une jeune fille aux mœurs légères qui incarnait l’esprit de liberté parisien.
Je me souviens, au début des années 1980, d’avoir été l’un des curieux privilégiés ayant pu assister au nettoyage et au curage du canal avec l’appréhension de découvertes macabres.

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Me revient en mémoire « M’as-tu vu en cadavre ? », une bande dessinée de Tardi, adaptation d’une aventure de Nestor Burma qui déambule quai de Jemmapes et emprunte l’écluse des Récollets.
J’ai omis de vous dire pour ne pas vous effrayer … Ce matin, au départ de ma balade, « je l’ai eu » mon cadavre que venaient de repêcher les policiers sur une rive du canal Saint-Denis !
Que cela ne vous rebute pas ! Ecoutez Prévert, le canal a de la mémoire, été comme hiver, printemps comme automne, le soir comme le matin !

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Publié dans : Ma Douce France |le 19 avril, 2008 |1 Commentaire »

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1 Commentaire Commenter.

  1. le 23 juin, 2010 à 11:51 graffeuille elina écrit:

    J’adore. Je suis allé visiter le musée et donc j’ai regardé un film dans la Géode c’est magique et le musée aussi.

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