Les cols buissonniers en Pyrénées: le Menté et le Portet d’Aspet

Aujourd’hui, la flânerie dans « ma douce France », emprunte des chemins escarpés.
A l’apogée de ma carrière infiniment modeste de cycliste du dimanche (et des autres jours !), au cœur du mois d’août, après avoir aiguisé ma forme, d’abord dans les côtes de la vallée de Chevreuse en région parisienne, ensuite dans les longs « raidards » du Couserans et du Volvestre, j’avais plaisir à filer (le mot est très impropre en ce qui me concerne !) vers la Haute-Garonne et les cols les plus proches de la ferme familiale ariégeoise.
Le mot de « col » évoque à lui seul, tout ce qui parle à un cycliste: « l’effort, le paysage, la légende. Se déplacer, se dépasser, se souvenir. »
Vers le chemin du col, je suis rapidement à l’ouvrage sous le soleil souvent brûlant de l’été, et pour parodier les calembours d’Antoine Blondin, chantre de la littérature sportive, je ne suis pas à la noce dès Figarol et, à hauteur des ruines du château de Montespan, l’amoureux de la « petite reine », hait la célèbre marquise ! Il est vrai qu’il faut digérer la « musette » copieuse servie à midi, au contrôle de ravitaillement roboratif de la ferme avant d’avaler le plat à venir : au menu, au choix, le col de Portet d’Aspet ou le col de Menté.
Avant de vous conter mes pérégrinations pédalantes, je vous rassure de suite, je ne vous impose aucun supplice masochiste et vous pourrez goûter aux deux plats dans le confort douillet des sièges de votre automobile plutôt que sur une selle. Il m’arrive d’utiliser aussi ce moyen de locomotion sur ces routes, alors au parfum de contrebande, au retour d’un approvisionnement en alcool et tabac à la frontière espagnole toute proche.

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D’Ouest en Est, en une soixantaine de kilomètres, vous passez du Luchonnais et la vallée de la Garonne au Comminges et la vallée du Ger via le col de Menté (1349 m) puis vous enchaînez, par le col de Portet d’Aspet (1069 m) jusqu’au Saint-Gironnais et la vallée du Salat. La partie proprement montagneuse est située en Haute-Garonne ; nous ne retrouvons le département de l’Ariège que peu avant le village de Saint-Lary alors que la grimpée est beaucoup plus douce.Nous traversons « le pays de l’ours ». Les quelques ursidés de Slovénie réimplantés dans les Pyrénées, fréquentent souvent les sommets alentours … quand ils ne descendent pas aux portes des villages. Ils sont d’ailleurs lâchés dans la forêt d’Arbas à un vol de gypaète barbu du sommet du Portet d’Aspet. Rassurez-vous, je n’ai pas encore vu le touriste qui a vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours ! La sculpture stylisée de l’un d’eux garde la route vers le Menté au centre de Saint-Béat, marchepied du col.

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Deux kilomètres plus loin, la pente s’accentue soudain dans la traversée de la petite commune de Boutx. La chaussée assez large bordée de sapinières offre de vastes échappées vers la vallée de la Garonne et les montagnes entourant Luchon. Vers le haut, les lacets s’enchaînent et, à 4 kilomètres du sommet, à hauteur d’un virage en épingle à cheveux, une plaque de marbre scellée dans la paroi rocheuse attire l’attention.

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Nous entrons dans la légende du Tour de France en ce lieu marqué par la terrible chute du maillot jaune Luis Ocaña, le 12 juillet 1971. Pour l’évoquer, référons-nous aux élans lyriques d’Antoine Blondin dans ses chroniques du journal L’Equipe :
« Luis Ocaña n’était peut-être pas intrinsèquement le meilleur de la course, mais il en était le soleil, formant d’ailleurs avec l’astre lui-même un couple indissociable, dont la chaleur et le rayonnement complémentaires nous éblouissaient depuis quatre jours. Il aura suffi que le ciel se couvre durant vingt minutes sur les Pyrénées pour qu’un bref cyclone, aux dimensions d’un cataclysme, couche au sol notre bel épi gorgé de lumière, qui s’apprêtait pourtant à retrouver là son terreau et son terroir de prédilection (le col du Portillon situé en partie en Espagne) …Le déluge fut, dit-on, envoyé sur la terre en punition de la folie des hommes. Depuis la veille, il régnait effectivement une certaine démence sur les premiers rangs du Tour de France … Comme le parcours devait s’offrir, hier après-midi, un petit tronçon dans la province de Lerida, on appréhendait le pire, un conflit entre la Belgique et l’Espagne, l’une envahissant l’autre pour une sorte de kermesse héroïque à rebours, où des affronts vieux de trois siècles se fussent lavés … Sur les pentes du Portet d’Aspet, les deux chefs (Merckx et Ocaña) avaient jeté les bases d’un duel au soleil qui livrerait un verdict capital à Luchon. C’est alors que les nuages commencèrent à s’accrocher aux branches des sapins, plongeant la vallée dans cette atmosphère électrique et glauque qui prélude au tonnerre de Dieu. Suivirent deux ou trois éclairs mous, puis ce fut, en un instant, le typhon ravageur, la route coupée par des cataractes ou les charriant devant soi, le paysage comme secoué par un immense sanglot. On n’y voyait pas à un mètre, des chocs sourds ébranlaient les véhicules…
Les favoris, dans le col de Mente, s’étaient frileusement regroupés pour former un peloton de Noé, comme on dit l’arche, où chaque espèce était représentée : un Bic (Ocaña), un Molteni (Merckx), un Sonolor (Van Impe), un Flandria (Zoetemelk), un Mercier (Guimard)… non pas en vue de la reproduction, mais dans l’attente du rameau d’olivier qu’une colombe ne manquerait pas de leur tendre, quand les eaux se retireraient.
Au moment où l’arc-en-ciel s’annonça, Ocaña gisait dans l’ambulance, et les habitants de Saint-Béat applaudissaient, en pleurant, au passage de son convoi terriblement silencieux. »

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Ainsi, le fier hidalgo ibérique qui possédait plus de sept minutes d’avance au classement général, voyait ruinés tous ses espoirs de mettre fin à la suprématie du « cannibale » Eddy Merckx.
Au sommet du col, une autre stèle rend hommage à Serge Lapébie, membre d’une illustre famille de coureurs cyclistes, décédé accidentellement. Une épreuve cyclotouriste à son nom ainsi que la course professionnelle « La Route du Sud » franchissent régulièrement cette difficulté.
De l’autre côté de la route, vous pouvez vous restaurer ou vous désaltérer sous les frais ombrages d’une accueillante auberge. A la saison hivernale, dans le chenil contigu, se prélassent quelques chiens de traîneau. La Soulan est le point de départ des pistes de ski de fond de la station du Mourtis située quelques centaines de mètres plus haut, ainsi que de nombreux sentiers de randonnées pédestres qui vous aménent vers le Pic du Cagire ou le Tuc de l’Etang.

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Après avoir dépassé la sapinière, la descente offre quelques jolis panoramas vers la vallée et les lacets serrés de la route qui constituent d’excellents postes d’observation lors du passage du Tour.

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Musardez quelques instants dans la petite chapelle de Ger de Boutx et son cimetière attenant, avant de plonger vers le village de Couledoux. Ce nom prédestiné pour des vacances paisibles dans les gîtes qu’il propose aux estivants, ne manque pas d’ironie pour le cycliste comme moi, qui entame en sens inverse, une raide ascension de dix kilomètres.

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Vous me retrouvez en papy cycliste faisant de la résistance aux faux plats montants à hauteur du village d’Aspet. Clin d’œil au peintre Raoul Dufy et à l’écrivain Roland Dorgelès, réfugiés à Montsaunès pendant la guerre 1939-1945 qui, avertis de leur prochaine arrestation par la Gestapo s’y cachèrent. Dorgelès, le célèbre auteur des « Croix de bois », consacra dans « Vacances forcées » quelques pages à l’hospitalité du docteur Jauréguiberry, alors maire d’Aspet.
Après avoir rempli mon bidon de l’eau très fraîche gazouillant à la pittoresque fontaine au centre du village, je m’engouffre bientôt dans le secteur de Henne-Morte. Ce coin regorge de nombreux gouffres et notamment le réseau Trombe, découvert à partir de 1956 par le spéléologue Norbert Casteret, long de plus de 30 kilomètres et profond de 880 mètres.
Le pont de l’Oule, enjambant le torrent du Ger, est en vue ; il est temps de choisir : tout à droite, en direction du col de Menté ou tout à gauche, vers l’Est, à l’assaut du col de Portet d’Aspet. J’adopte, le plus souvent, cette seconde option qui me permet plus tard de replonger vers l’Ariège.

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Me voilà face à un véritable mur, la pente accusant immédiatement une déclivité de 17% qu’un excellent revêtement en enrobé rend désormais plus « roulante ». J’y ai cassé une chaîne, secouru par un automobiliste hospitalier. Ma monture se cabrant, je fis installer un triple plateau.
La légende des cycles resurgit. Ces quelques centaines de mètres, tel un triangle des Bermudes, semblent maudits, quand il s’agit de les descendre.
Le Portet d’Aspet a été l’un des premiers cols franchis par le Tour de France. En 1910, Octave Lapize officialisa les noces du Tour avec les Pyrénées , en passant au sommet en tête. Des champions mythiques comme Gino Bartali, Federico Bahamontès et Charly Gaul l’imitèrent par la suite.
En 1934, on y vécut le remake de l’étape précédente Perpignan-Ax-les-Thermes avec le sacrifice de René Vietto offrant sa roue à son leader en jaune Antonin Magne victime d’une chute.
Dans le Tour 1973, Raymond Poulidor plonge dans le ravin. Blondin encore, … « Descendant le Portet d’Aspet à corps perdu, montant dans l’ambulance à son corps défendant, les circonstances et le climat de son renoncement participent de la même tradition héroïque. Ils ajoutent à la légende de celui qui déclarait naguère combien, contre les apparences, il estimait avoir eu de la chance dans sa carrière ».

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Ce même jour, Luis Ocaña conjurant le sort funeste de 1971, au-delà du Portet d’Aspet et du Menté, arrive en vainqueur à Luchon, bâtissant sa future victoire finale à Paris.
Un jour d’avril 1991, je fus dépassé, au volant de ma voiture, au sommet, par Laurent Fignon s’entraînant avec ses coéquipiers de l’équipe Castorama. Ils disparurent vite de mon champ de vision avant de les retrouver en bas à l’arrêt, l’un d’eux ayant basculé à son tour dans le précipice, heureusement sans gravité.

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Et puis … bien que « piochant », je lève le nez de mon guidon vers le côté gauche de la route : sur le parapet en pierre, un bouquet de fleurs artificielles surgit d’un vase en cuivre. Ici, le 18 juillet 1995, lors de la quinzième étape Saint-Girons-Cauterets, la vie de Fabio Casartelli s’arrêta à la sortie de ce virage manqué. Non loin de là dans la montée, en retrait de la route, un mémorial en marbre gris et blanc lui rend hommage. Il représente une grande roue qui s’épanouit en drapeau olympique. Le sculpteur italien a imaginé un cadran astronomique pour que la lumière puisse pénétrer par le trou et se projeter sur le sol, chaque 18 juillet.

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L’ascension moins raide sur les quatre derniers kilomètres s’effectue dans un cadre oppressant de feuillages épais et sombres qui ajoute à la dramaturgie du lieu.
Le sommet dégagé est le point de départ, au milieu des pâturages, d’une excursion vers le Pic de Paloumère.
A cet instant de « mon » étape du jour, une douce sensation m’envahit devant le large panorama qui s’étend au sud vers le Pic de la Calabasse. J’ai vaincu un des « juges de paix » qui appartiennent à la légende du Tour de France. Il ne me reste plus qu’à basculer vers la vallée et rejoindre tranquillement la ferme distante d’environ cinquante kilomètres.

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Ce versant ouest est un ravissement pour les adeptes d’un tourisme vert qui y trouveront de nombreux gîtes de caractère. On y traverse un chapelet de villages très typiques, blottis en fond de vallée en bordure de la Bouigane qui sinue à fleur des prairies verdoyantes, ou nichés à flanc de montagne à « la soulane ». Ils portent des noms chantants : Portet d’Aspet (on prononce « ette » ici) comme le col éponyme, Saint-Lary, Augirein, Galey, Orgibet, Augistrou, Illartein, Aucazein, Argein, Audressein et son sabotier d’art.

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Les maisons harmonieuses mêlent le schiste noir local à une pierre blanche, donnant un curieux effet à damier. Elles ne possèdent pas de balcons, par contre, les toits d’ardoise en forte pente, s’embellissent de nombreuses lucarnes, « lous capoucinous ».
Les églises sont souvent surmontées d’un clocher-mur dans lequel sont percées des baies pour loger les cloches.

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Je me la coule douce à hauteur du panneau « Terre courage » qui annonce le retour dans le département de l’Ariège. De tous les obstacles de montagne qu’ils franchissent, les champions cyclistes considèrent que les plus « coriaces » sont le Ventoux, le Puy-de-Dôme et … le Portet d’Aspet. Du courage, je n’en manque jamais lorsque j’escalade ce dernier.

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Mon secret ? Quelques substances dopantes comme l’eau claire des fontaines, le savoureux fromage de montagne, la charcuterie et le miel du pays. Vous trouverez tous ces produits en vente libre lorsque vous viendrez respirer l’air très pur de ces cols et vallées.

Les propos d’Antoine Blondin sont tirés de son ouvrage « Tours de France, chroniques de L’Equipe 1954-1982 », aux éditions de la Table Ronde, qu’il rédigeait souvent revêtu d’un maillot de rugby du Stade Montois offert par les frères Boniface.
Antoine Blondin était un remarquable écrivain. Il reçut le Prix Interallié pour Un singe en hiver roman adapté au cinéma avec pour acteurs principaux Jean Gabin et Jean-Paul Belmondo. Il obtint le Goncourt de la nouvelle pour son recueil « Quat’saisons » et fut récompensé pour l’ensemble de son œuvre par le Grand Prix de l’Académie Française.
Ses billets sur chaque étape du Tour De France, étaient des bijoux de littérature. Il aimait leur donner un titre en maniant le calembour. Je ne résiste pas au plaisir de vous en délivrer quelques-uns : « Du pin et des jeux » (une étape dans les Landes), « L’as Hassen frappe toujours deux fois », « L’Iliade et Le Dissez », « Dur à Thuir », « Le Zubero et l’infini », « Le Soulor de la peur ».

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans : Ma Douce France |le 3 avril, 2008 |Pas de Commentaires »

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