Archive pour le 1 février, 2008

Allée des Brouillards … balade montmartroise avec Claude Nougaro

 

 

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… Et lorsque tu seras vieille,
Vers minuit, minuit un quart,
J’te le dis au creux de l’oreille
Il te reste un p’tit rencart,
Si t’as pas le cœur trouillard
Mon fantôme est un gaillard
Allée des Brouillards
Allée des Brouillards
Des Brouillards …

Ce samedi-ci, je vous donne rencard vers midi, midi un quart, dans ce petit coin de Montmartre, tout proche mais si loin du tumulte touristique du Sacré-Cœur et de la Place du Tertre.
J’ai invité à se joindre à nous, la « plume d’ange » de Claude Nougaro : « Je marchais, je volais … le vent de mes pas feuilletait Paris … pages de pierres, de bitume, de pavés maintenant. Ceux de la rue Saint-Vincent … les escaliers de Montmartre. Je monte, je descends et me fige devant l’école rue du Mont-Cenis. Sur le seuil, une petite fille s’est arrêtée, son cartable orange tout rebondi de mathématiques modernes … »
Le chantre de « Toulouse » est de la race des poètes marcheurs amoureux des villes. Il flâne dans « Montparis », erre dans « Paris Mai » . Loin du Capitole, il a vécu dans la capitale, l’essentiel de sa vie professionnelle, d’abord avenue des Ternes avant d’escalader la butte jusqu’à son hôtel particulier rue Junot. Il le quittera en 1987 pour « un nouveau départ, une pluie de dollars, ici Nougayork. »

Litron dans la poche, traînant la galoche
Voici que s’approche le clodo
Tous les quinze mètres, minute, il s’arrête
Pour visser sa tête à son goulot
Sur un banc bien stable de l’avenue Junot
Il se met à table, sort son livarot
Et malheur aux mouches qui ont l’eau à la bouche
Il fait toujours mouche, il les tue d ‘un rot
Clodi Clodo.

Scénarisation et autodérision de ses excès avec l’alcool … Claude, Clodi, Clodo, aucun de ces héros titubants n’arpente la large artère, plantée de tilleuls, bordée d’immeubles cossus, parfois surnommée « Champs Elysées de Montmartre ». En remontant, au 23 bis, je m’aventure quelques instants, villa Léandre, une impasse bordée de jardinets et de pavillons aux couleurs pimpantes rappelant les cottages britanniques. Au numéro 13, une plaque témoigne que vécut là le dessinateur Francisque Poulbot. La façade est parée d’une frise de bouilles de ces gamins de Paris qu’on surnomma les « poulbots ».

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Rue Norvins, je surplombe la place Marcel Aymé dont je vous parlerai plus loin, et bientôt, je dévale la rue des Saules longeant la vigne qui perpétue le souvenir du vignoble cultivé d’antan sur les pentes montmartroises. Ce clos fut créé en 1929 à l’initiative des habitants de la butte emmenés par Poulbot pour faire échec au projet de construction d’un HLM. Chaque année, en octobre, les vendanges sont célébrées d’où naît une piquette que ne désavouerait pas … le clodo de la rue Junot si ce n’était son prix prohibitif !
Quelques mètres plus bas, à l’intersection de la rue Saint-Vincent, nom prédestiné pour un coin de vigne, surgit une maison de poupée. Elle fut l’ancien cabaret des « Assassins ». En 1875, l’humoriste André Gill en peignit l’enseigne représentant un lapin s’échappant d’une casserole, spécialité culinaire de la maîtresse des lieux de l’époque. Ainsi naquit le « Lapin à Gill » bientôt « Lapin Agile ». Repris en 1902 par Aristide Bruant, le cabaret devint le foyer de la bohême montmartroise jusqu’à la guerre de 1914. Dorgelès, Carco, Picasso, Courteline, Renoir, Modigliani entre autres, le fréquentèrent assidûment. Après guerre, beaucoup d’inconnus d’alors, Pierre Brasseur, Caussimon, Lagoya, Brassens vinrent essayer leurs textes et partitions. En 1953, surmontant sa timidité, Nougaro affronte le public du cabaret en récitant et non chantant quelques uns de ses textes comme il le fit lors d’une tournée à la fin de sa carrière. Il y crée, en 1958, « Il y avait une ville », chanson prémonitoire, presque un demi-siècle avant la tragédie d’AZF de Toulouse. Il y séduit également la jeune hôtesse du vestiaire. « La petite fille en pleurs dans une ville en pluie », c’est elle ; « elle voulait un enfant, moi je n’en voulais pas », c’est encore elle !
Je rebrousse chemin, remonte l’avenue des Saules jusqu’à la fameuse « maison rose » qui fit la notoriété du peintre Utrillo, et m’engage dans la rue de l’Abreuvoir.

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Au fronton d’une des « folies » qui bordent la chaussée, je remarque un humoristique cadran solaire avec un coq et la légende « Quand tu sonneras, je chanteray ». Je me réjouis de ce clin d’œil involontaire à l’une des « fables de ma fontaine », le dernier spectacle sur scène de l’ami Claude :

Dans une ferme du Poitou
Un coq aimait une pendule
Il est temps de venir à bout
De cette fable ridicule
De cette crête à testicules
Qui chante l’aurore à minuit
Il avance ou bien je recule
Se disait notre horlogerie

Qui trottinait sur son cadran
Du bout de ses talons aiguille
En écoutant son don juan
Lui seriner sa séguedille
Pour imaginer son trépas
Point n’est besoin d’être devin
La pendule sonne l’heure du repas
Coq au vin.

A hauteur de la courbe où se trouvait autrefois l’abreuvoir, je parviens à la place Dalida. En 1959, la déjà célèbre chanteuse permit au jeune hôte du Lapin Agile d’effectuer sa première tournée de concerts en vedette américaine de ses récitals. Cet emplacement, en hommage à l’artiste, a été choisi en 1996, suite au refus des riverains de la proche rue d’Orchampt où elle demeurait, craignant sans doute pour leur tranquillité avec l’afflux de promeneurs.
Il est un de ces habitants qui dût être au-delà de ces querelles de voisinage:
« Il y avait à Montmartre, au troisième étage du 75 bis de la rue d’Orchampt, un excellent homme nommé Dutilleul qui possédait le don singulier de passer à travers les murs sans en être incommodé … »
Vous reconnaissez là peut-être le début de « Passe-muraille », la nouvelle de Marcel Aymé. L’auteur des fameux Contes du Chat Perché vécut quelques années sur la placette qui porte son nom à l’angle des rues Girardon et Junot. En hommage à l’écrivain, l’acteur Jean Marais y a sculpté un Garou-Garou en bronze surgissant de la muraille de pierre de soutènement du jardin de la Cité internationale des arts.

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Place Dalida donc, le buste de la chanteuse et comédienne, ensanglanté par des tags stupides, veille à l’entrée de l’allée des Brouillards, but ultime de notre promenade.

Quand les hommes deviennent sages
Polis, polis, trop polis
Et qu’tu vois plus ton visage
Dans le miroir dépoli
De leurs yeux qui te traversent
Comme si t’étais pas devant
Ö femme, c’est que ta jeunesse
S’est envolée dans le vent
Le vent qui claque les portes
Le vent qui sait le vieil art
De larguer les feuilles mortes
Allée des Brouillards, allée des brouillards …

Les accents verlainiens de Nougaro sur la nostalgie du temps qui passe et la vieillesse qui pointe, magnifiés par un accordéon lancinant, s’accordent au charme bucolique du lieu.

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Sur la gauche de l’allée, les arbres dénudés en cette saison laissent apparaître la façade blanche surmontée d’un fronton triangulaire du « château des Brouillards » construit en 1772. Il succédait à un moulin et une ferme puis au bal champêtre baptisé des « Berceaux Verts » en raison des tonnelles et des bosquets. Le poète Gérard de Nerval dans ses « Promenades et souvenirs » évoque l’époque où il y vécut : « Ce qui me séduisait dans ce petit espace abrité par les grands arbres du Château des Brouillards … c’était le voisinage de l’abreuvoir qui, le soir, s’anime du spectacle de chevaux et de chiens que l’on y baigne, et d’une fontaine construite dans le goût antique, où les laveuses causent et chantent comme dans un des premiers chapitres de Werther… On y découvre des horizons magnifiques, soit qu’ayant été vertueux, l’on aime à voir lever l’aurore qui est très belle du côté de Paris, soit qu’avec des goûts moins simples, on préfère ces teintes pourprées du couchant où les nuages déchiquetés et flottants peignent des tableaux de bataille et de transfiguration au-dessus du grand cimetière, entre l’arc de l’Etoile et les coteaux bleuâtres qui vont d’Argenteuil à Pontoise. »
L’urbanisation du 20ème siècle a altéré ces échappées panoramiques. Pour franchir l’à-pic qui borde le « château », des escaliers abrupts, une des curiosités de la butte, ont remplacé le sentier dégringolant le talus jusqu’à la place Constantin-Pecqueur, autrefois place de la Fontaine-du-But.

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Vers 1850, détériorés, les communs du château furent rasés et remplacés par des pavillons formant un long rectangle de trois étages à droite de l’allée centrale. Aujourd’hui, des grilles masquent les jardinets peut-être encore plantés de rosiers sauvages et d’arbres fruitiers.
Vers le fond de l’allée, une affichette « peinture fraîche » à l’attention des passants revêt toute sa saveur lorsqu’on sait que derrière cette grille, vécut le peintre Pierre-Auguste Renoir de 1890 à 1897, et naquit en 1894 son fils, le cinéaste Jean Renoir. Me reviennent aux oreilles, les vers impressionnistes couchés dans l’herbe d’un pique-nique près de Toulouse … Lautrec:

Tous les deux on déjeunait sur l’herbe
Et moi j’en avais fumé un peu
A travers mes paupières entrouvertes
L’air bleu
Ton visage à l’envers sur ton buste
Un baiser que tu me donnes à boire
A se croire dans un tableau d’Auguste
Renoir
Un chardonneret qui sifflote
Dans l’eau un bouchon qui flotte
Ma plume qui pêche à la ligne
Un vers insigne …

Le chardonneret répond sans doute au rossignol de la « Partie de campagne », film culte du fils Jean.
De son grenier aménagé en atelier, Auguste Renoir devait apercevoir le modèle de l’un de ses plus célèbres tableaux, le moulin de la Galette.
Il y eut au sommet de la butte Montmartre jusqu’à 30 moulins broyant le grain, le plâtre des carrières proches, pressant les raisins. Il n’en subsiste aujourd’hui que deux en haut de la rue Lepic, tout près d’ici, déployant leurs ailes pour l’unique plaisir des photographes.

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Avant de descendre les escaliers qui accèdent à la place Casadesus du nom de plusieurs générations de musiciens et comédiens, je me retourne une dernière fois vers l’allée dans le prolongement de laquelle se découpe le dôme blanc du Sacré Cœur. Je l’imagine le soir dans le faible halo des réverbères ou encore quand les lilas et les chèvrefeuilles lui redonnent au printemps, un air de campagne .
Dans « Le café de la jeunesse perdue », Patrick Modiano fait dire à son héroïne : « Quand j’ai atteint l’allée des Brouillards, j’étais sûre que quelqu’un m’avait donné rendez-vous par ici et que c’était pour moi un nouveau départ … Là-bas, la rue débouchait en plein ciel comme si elle menait au bord d’une falaise. J’avançais avec ce sentiment de légèreté qui vous prend parfois dans les rêves… Je me souviens avec une si grande netteté de ce matin-là, de cette rue et du ciel tout au bout … »

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Ce matin-là, j’avais rendez-vous avec le souffleur de vers Claude Nougaro.

« J’ai envie d’écrire, mais je ne sais quoi
La (sa) mort je l’avoue me laisse coi »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans:Ma Douce France |on 1 février, 2008 |6 Commentaires »

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