Archive pour le 16 décembre, 2007

Pagny (dé)chante Brel

Ce qui aurait pu être un coup de gueule mérite finalement sa place dans mes coups de cœur.
Les tentatives de certains chanteurs de se réapproprier le répertoire de leurs glorieux aînés, le temps d’un cd et de quelques concerts, sont rarement couronnées de succès. Dans cet exercice périlleux, récemment, , « Higelin enchanta Trénet » avec beaucoup de bonheur. La filiation évidente de ces deux fous chantants, était gage de réussite.
En revanche, cher Florent, « vous n’aurez pas ma liberté de penser » que reprendre onze chansons du « Grand Jacques » était un écueil plus redoutable à franchir que le Cap Horn voisin de votre Patagonie d’adoption. L’accueil mitigé, réservé à l’album, malgré une promotion d’enfer, semble confirmer mes doutes. Le magazine Marianne parle même de « saccage et de reprise de brèle » !!! Cependant, je me réjouis si cela incite les jeunes générations à une féconde plongée dans l’univers de l’immense poète qui repose aux Marquises. C’est aussi l’occasion de faire renaître les émotions inoubliables que me procura Brel durant les « sixties ». En effet, étonnamment, il connaït son état de grâce tandis que la vague yéyé déferle et que Johnny met son public au bord de l’émeute à grands coups de twists endiablés et de fauteuils cassés. Au commencement, Brel interpella mon âme d’enfant par quelques refrains populaires comme « La valse à 1000 temps » et « les fla-les fla-les flamandes qui dansent sans frémir aux dimanches sonnants faisant la fierté de leurs parents, du bedeau et de son Eminence » … j’avoue que je ne comprenais pas encore tout ! Le vrai choc survint en 1962, lorsque Brel sortit son « disque blanc » quelques années avant que les Beatles ne l’imitent. Je me souviens de cette grande pochette immaculée, c’était son « premier vinyl microsillon 30 cm », sur laquelle étaient écrits, laconiquement, les titres des chansons … mais quelles chansons !

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Des centaines de fois, alors, j’ai posé délicatement le saphir sur le disque pour espérer prendre avec Madeleine, le tram trente-trois pour aller manger des frites chez Eugène, pour déambuler sur l’impériale de l’omnibus dans les rues de Bruxelles, au temps du cinéma muet, pour ânonner les déclinaisons latines de Rosa, pour attendre avec Zangra que l’ennemi vienne au fort de Belonzio qui domine la plaine, cela me donna plus tard, l’envie de lire « Le désert des Tartares » dont cette chanson s’inspire. J’ai ri de l’insolence de « ces jeunes peigne-culs qui montraient leur derrière aux bourgeois sortant de l’hôtel des Trois Faisans ». Imaginez que dans le contexte de cette époque « gaullienne », cette chanson était bannie des ondes et de l’unique chaîne de télévision.
Et puis, il y avait ce que je considère encore comme son chef d’œuvre (choix très subjectif, il en composa tellement), « Le plat pays » qui est le sien. Ce poème sur la Flandre, apparaissait tellement abouti, dans la lignée d’Emile Verhaeren et Maurice Maeterlinck très prisés dans les récitations de mon enfance , que certains pensèrent qu’il ne pouvait être l’œuvre d’un chanteur de variétés et que Brel, plagieur scélérat avait dû sortir des oubliettes, le manuscrit d’un anonyme.
Quarante ans plus tard, en vidant le grenier de la maison familiale, je suis tombé sur un numéro de « Réalités » de septembre 1961, mensuel culturel que mes parents lisaient régulièrement. Jacques Brel y commente son ode à la Flandre qui n’est alors encore qu’un texte sans musique. « Ni limité, ni protégé, ouvert au pas des hommes, au galop des marées, prisonnier d’un ciel sans joie, voué à la mélancolie, mon pays s’est construit des rêves d’évasion. Lassé d’atteindre sans entrave un horizon sans surprise, bravant le déroulement monotone du temps et de l’espace, de ses mains audacieuses il a bâti les sommets que la nature lui refusait, dompté le cours des fleuves et l’élan de la mer. Etrangers sans étonnement, quand vous verrez glisser les cargos au-dessus des champs, jaillir les flèches de pierre et les remparts des digues, pourrez-vous mesurer sans angoisse la fragilité de cette victoire, imaginer sans tristesse la défaillance imprévisible qui rendra au néant le fruit de cette obstination ? »

Avec des cathédrales pour uniques montagnes
Et de noirs clochers comme mâts de cocagne
Où des diables en pierre décrochent les nuages
Avec le fil des jours pour unique voyage
Et des chemins de pluie pour unique bonsoir
Avec le vent de l’Est écoutez-le vouloir
Le plat pays qui est le mien.

Saisi par ces images dignes des maîtres de la peinture flamande, je découvre « Marieke » créée 3 ans auparavant puis suis conquis par « Mon père disait » quelques années plus tard. Aujourd’hui, je me surprends lorsque je flâne entre les tours de Bruges à Gand, de glisser un cd dans le lecteur de mon automobile pour associer le son du poète aux images qui défilent.
Second séisme dans mon cœur de fan, en 1966 je crois, lors d ‘un récital au cinéma L’Omnia de Rouen organisé par les élèves de l’Ecole de Commerce de la ville. Depuis, nombre d’images d’archives vous ont restitué l’atmosphère de ses concerts. Dès son apparition sur scène, l’homme a de la prestance, son mètre quatre vingt affûté dans un costume sombre. Débute alors un véritable combat de boxe en une vingtaine de chansons qu’il enchaîne au galop sans se soucier des applaudissements du public, jusqu’à épuisement. De sa voix chaude et puissante, il vous envoie chaque vers en pleine figure. Il porte chaque chanson en jouant des bras et des jambes. Déjà le futur acteur transparaît derrière notamment les effets comiques dont il affuble les bigotes qui « cimetièrent à petits pas. La salle s’esclaffe devant ce niais qui rapporte ses bonbons en proférant un « paix au Vietnam » et le « suivant » du suivi au conseil de révision. Il prolonge certaines de ses chansons comme des sketches tant il les surjoue. Aux rires succèdent les larmes qui se mélangent à sa sueur lorsqu’il entame « Ne me quitte pas » et décrit « Les vieux » dont nos parents prennent un jour les traits. Reste gravée en ma mémoire, cette main soudain décharnée qui « tremble un peu de voir vieillir la pendule d’argent qui ronronne au salon, qui dit oui, qui dit non, qui dit je vous attends ». En transes, il interprète Jef et Amsterdam. Transpirant à grosses gouttes, il s’essuie le visage, dos au public, avec de larges mouchoirs blancs sortis de son veston. Puis, c’est le retour au calme où sobrement accompagné de quelques accords de sa guitare, il chante son plat pays et offre en partage « quand on n’a que l’amour ». Il me semble que ce concert date d’hier tant les images et les sons demeurent ancrés profondément en moi. Vous imaginez que par la suite, j’attendais fébrilement chacun de ses nouveaux opus. Au début des années 1990, à l’occasion de mon départ de l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres de Versailles, on m’offrit l’intégrale en cd de l’œuvre de l’immense poète pour remplacer mes disques vinyl usés d’avoir été trop écoutés. J’oubliais, en 1969, j’eus encore le bonheur d’admirer Brel, au théâtre des Champs Elysées à Paris, dans son interprétation de Don Quichotte, l’Homme de la Mancha. Amaigri, presque décharné, barbu grisonnant, il nous arrachait les larmes dans sa Quête pour l’inaccessible étoile … et pour cause, vous ne l’avez pas atteinte cher Florent Pagny !

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Publié dans:Coups de coeur |on 16 décembre, 2007 |4 Commentaires »

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